ÊTRE ADULTE

 

"Fais pas ci, fais pas ça... arrête tes bêtises, deviens enfin adulte !!!" D'accord, je veux bien essayer, mais c'est quoi, exactement, être adulte ? Ca s'apprend comment ? Et est-ce vraiment si bien que ça de ne plus être "infantile" ? Le "vrai" adulte, est-ce celui qui est devenu si sage qu'il ne fait plus jamais de bêtises ? Est-ce réellement cet être tellement raisonnable qu'il sait résister à toutes les craintes et tentations, à tous les élans irrationnels, à tous les sentiments aveuglants qui pourraient l'envahir ? Totalement lucide sur tout ? Tenant toujours sérieusement compte des conséquences de ses actes ? Capable de répondre de tout ce qu'il fait et est ? Vous en connaissez beaucoup, vous, des adultes comme ça ? Croyez-vous même qu'il y en ait un seul sur terre ? Et, surtout, vous aimeriez être comme ça ???   Insensible, blindé, blasé, irréprochable, est-ce vraiment ça l'idéal auquel il faut tendre ? Est-ce vraiment ça que la vie nous apprend à devenir ? Ou bien n'y aurait-il pas autre chose ?

 

Faut devenir adulte parce que c'est être enfin raisonnable, donc sage et sérieux. D'abord, l'adulte en sait plus, il a eu le temps d'acquérir des connaissances grâce notamment à ses nombreuses expériences, puisqu'il a "vécu", lui. Et, surtout, il a su en tirer les "fameuses leçons", de ces expériences ! Donc, le studieux veinard, il sait maintenant comment éviter les erreurs ou les déceptions : il sait qu'il ne faut pas jouer avec le feu parce que ça brûle et qu'il ne faut pas désirer trop fort parce qu'on sera déçu. Fondamentalement, ce qu'il a dû apprendre, ce sage adulte, c'est que c'est la rationalité qui mène le monde, que rien n'arrive sans raisons et que tout est la conséquence logique de ce qui l'a précédé -- même s'il est impossible de connaître clairement tout ce qui a précédé, et que donc en fait c'est pas si sûr, mais il n'est pas forcément encore assez raisonnable pour avoir pris conscience des limites de la raison... Ainsi, on ne la lui fait plus, à lui, car il s'empresse dorénavant de chercher les raisons des choses afin de ne jamais se laisser aveugler ni par les autres ni par lui-même. Non, le Père Noël n'existe pas, et Dieu non plus, et la magie de l'amour n'est qu'illusion... Et on ne le prendra non plus plus à se lancer dans des activités absurdement gratuites ! Fini de jouer, d'agir à la "légère" (sauf, bien sûr, si c'est pour reconstituer ses forces de travail, se "déstresser", mais alors c'est pas léger et gratuit du tout) : maintenant il s'agit d'être sérieux, c'est-à-dire de gagner (cf. "Sport") ; fini de faire traverser la route à la vieille dame si ça ne donne même pas bonne conscience ; et fini de se poser des questions si on sait que la réponse est sans doute introuvable... Lucide et sérieux qu'il est enfin devenu, l'adulte !

En plus, raisonnable qu'il est, cet adulte, il réussit aussi à devenir maître de lui, c'est-à-dire maître de tous ces divers sentiments et émotions qui ont fâcheusement tendance à faire perdre tout contrôle sur la situation. En particulier, il sait dorénavant mieux orienter son choix de l'objet de ses passions : maintenant, ce n'est plus son nounours qu'il aime éperdument, parce qu'il l'a compris, que ce n'est jamais qu'un assemblage de molécules ni digne d'estime ni prometteur de grandes joies ; il n'a plus non plus peur du noir, ne désire plus être Président de la République... Enfin, il sait que ce n'est surtout pas la peine de s'attrister et de se révolter contre l'inéluctable ! Un vrai sage stoïcien, pour qui "mieux vaut changer ses désirs que l'ordre du monde" même si le monde est immonde...  Bref, bien disparues ces crises adolescentes frétillant de désirs de changer les choses : il a appris à se protéger des élans farfelus, à se résigner à la réalité puisque c'est la réalité (l'argument rationnel par excellence, dont il serait pourtant temps d'apprendre à se méfier !). Il est prudent maintenant !

Enfin et surtout, puisqu'il est si sage, il a le droit d'être libre, l'adulte, et c'est bien pour ça qu'on a tant envie de devenir vite grand. Et pourtant, c'est peut-être bien là qu'on atteint le plus pesant (et le plus intéressant et le plus grisant aussi), parce que sa liberté se concrétise avant tout par sa responsabilité. Or, un être responsable, contrairement à ce qu'on veut faire croire aux enfants, ce n'est pas un être qui ne fait jamais de bêtises parce qu'il sait toujours comment bien faire et qu'il le fait donc. Non, un être responsable, c'est quelqu'un qui doit dorénavant répondre de tout ce qu'il est et fait, même s'il fait de très grosses bêtises ! Et pourquoi donc ? Parce qu'on considère que ce qu'il est et fait, c'est toujours bien lui qui l'a choisi librement, en connaissance de cause et sans se laisser aveugler par des élans délirants, puisque justement il est censé être si lucide et sérieux. Et donc, puisque tous ses actes viennent bien de lui, de ses décisions propres, à lui d'en assumer les conséquences, normal, non ? Et pourtant, souvent, il n'aime pas trop ça...

C'est que, petit détail qu'on a failli oublier, quand on est libre, on a justement le choix de ce qu'on va faire. Et n'en déplaise à mes nombreux copains philosophes optimistes et à la grande Raison qui prétend gouverner infailliblement le monde, on peut très bien choisir de faire le pire alors même qu'on connaît le meilleur !  Puisqu'il est libre, l'adulte qui sait pourtant comment être raisonnable, sérieux et prudent, peut justement choisir de n'être ni l'un ni l'autre ni l'autre. Et peut-être même, plus subtil encore, peut-il en arriver à faire cette très très grosse bêtise parce qu'il est devenu tellement raisonnable qu'il a réussi à comprendre que ces idéaux ne sont pas forcément les bons, que la vie est sans doute plus riche que toutes les rationalisations qu'on peut en faire, que la raison est largement dépassée par la réalité... Eh oui, peut-être bien que finalement, être adulte, c'est finir par découvrir que rien n'est sûr, que la raison elle-même pourrait bien en arriver à remettre en question toutes les rationalisations dont elle est pourtant si fière ! Peut-être qu'être adulte, c'est avoir appris qu'on est fondamentalement seul à décider pour soi (cf. "Ennui") en ne sachant justement jamais quelle est la bonne décision à prendre... Peut-être bien qu'être adulte, c'est savoir sérieusement douter... Et donc savoir ne pas trop se prendre au sérieux !

En tout cas, moi, c'est ces adultes-là que j'aime !

 

 

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