AMOUR

 

Vous est-il déjà arrivé de vous laisser envahir par ce doux sentiment amoureux qui berce votre existence de la conviction d’être enfin justifiée ? Oui, j’en suis sûre... Mais vous est-il aussi arrivé de le ressentir comme pas doux du tout, ce sacré amour, carrément violent et violeur, vous arrachant à vous-même et vous laissant tout transi ? Aimer, qu’est-ce donc ? Donner, se donner, se confier corps et âme ? Recevoir, prendre, dévorer l’autre ? Se perdre ou se retrouver, le trouver ou le perdre ? Confier tout son être à l’aimé, est-ce vraiment un cadeau à lui faire ?

 

Évidemment, vous la connaissez l’histoire, tout commence par le désir, ce fameux jeu de la séduction, mais là, il n’est pas encore question d’amour, plutôt de quête, de conquête (cf. «Reconnaissance»)... D'accord, peut-être bien qu’on est amoureux, mais on n’aime pas encore. On rêve, on fantasme, on imagine à quel point on sera heureux quand on sera enfin deux, mutuellement séduits... On rêve, on fantasme, on imagine à quel point l’autre saura nous reconnaître et révéler à la face du monde notre inestimable valeur... Du coup, évidemment, comme il nous apparaît grand, beau et intelligent cet homme qu’on voudrait séduire ! Comme on en est amoureux ! Mais on est encore tout seul, certes avec ses rêves plein la tête, mais seul ; la rencontre n’a pas encore eu lieu...

Ce n’est ensuite que les choses peuvent se corser (si tout se passe bien, ce qui est en fait, désolée d’avoir à le dire, extrêmement rare !). Voilà qu’on est tous les deux, séduits l’un par l’autre, amoureux, et on se promène par ce beau jour de printemps main dans la main... Il a dit qu'il m'aimait !

Alors, première possibilité : le désir s’éteint net. On a eu ce qu’on voulait, on est rassuré sur soi-même, on s’est confirmé qu’on était séduisant. Et on découvre subitement que l’autre n’est ni grand, ni beau, ni intelligent (qu’il doit être médiocre pour s’être laissé ainsi séduire !). Donc l’histoire s’arrête là (je sais, c’est nul comme histoire...c'est pas une histoire d'amour).

Deuxième possibilité : toujours englué dans la logique du désir, on continue à trembler de finir par déplaire à l’autre, on fait attention à tout ce qu’on dit et fait, on envisage diverses stratégies pour tenter de lui cacher qu’on est béatement amoureux, on développe des trésors d’ingéniosité pour le séduire encore et toujours... On est donc toujours en pleine inquiète quête d’on ne sait trop quel absolu fantasmagorique, en pleine lutte. Mais on n’aime toujours pas, on n’est pas prêt à se confier ; on ne fait toujours pas confiance à l’autre tellement on n’a pas confiance en soi. «Combien de temps vais-je encore réussir à lui plaire avant qu’il ne découvre que je ne suis que cette pauvre petite chose transie d’amour pour lui ?», telle est la question. Et c’est là qu’on se retrouve radicalement dépossédé de soi-même, arraché à tout ce qu’on avait laborieusement réussi à construire en soi, alors même qu’on n’a justement encore rien su offrir ! Quel bordel ! On est là, cramponné désespérément à l’existence de l’autre tant on est viscéralement persuadé qu’elle seule peut donner un sens à la nôtre qui n’est plus que gouffre désirant. Et tout ça pourrait bien finir par dégénérer en une véritable passion, dans toute sa splendeur et son horreur... On est en plein dans Le diable au corps de Radiguet : «Plutôt malheureuse avec lui qu’heureuse avec un autre» ! Oh là là ! Ca risque de faire très mal (même si ça transporte aussi sacrément de joie)...

Troisième possibilité (et c’est celle-là qui m’intéresse, qui m’intrigue et me transporte) : le désir est toujours là, on est toujours foncièrement inquiet de risquer de déplaire à l’autre en se mouchant trop bruyamment, mais il commence à se passer autre chose. Et c’est là, suspense, que l’amour va sans doute surgir (et que ça devient difficile à raconter, parce, en fait, c’est indicible, et que je me dis que je n’ai peut-être pas le droit de profaner une si belle histoire en tentant de la décrire si prosaïquement )... Parce que, ce qui se passe alors, sans que je puisse encore prétendre y comprendre quoi que ce soit, c’est que, malgré le rongeant désir (oui, c'est vrai, aussi un peu grâce à lui quand même...), je commence à découvrir que l’homme tant aimé, toi, tu es tout autre chose que ce que j’en avait rêvé (ô déception !), que, ô combien incroyable, tu m’offres des choses telles que je n’aurais jamais pu me les imaginer à moi toute seule (mais ça ne marche pas à tous les coups, bien sûr, c’est même terriblement rare, parce que ce n'est pas tous les jours que je te rencontre, toi, loin de là...). Alors quel transport ! Imaginez quel moment que celui où on est contraint de se dire que la réalité est bien supérieure à tout ce qu’on avait su rêver ! Alors nous sommes vraiment deux, toi et moi : toi, mon autre enfin aimé, tu n’es plus le simple pantin de mes fantasmes, tu sais résister à mes aspirations solitaires en te refusant au moule de mes délires personnels, pour m’envoyer en pleine gueule que tu es toi, bien toi, et que ta présence est un véritable présent (bon, en fait, c’est encore mieux que ça, mais je ne sais pas le dire... comment dire une rencontre pareille ?).

Et moi, bouleversée, décentrée, impuissante, voilà que je n’ai plus peur ! Que craindre maintenant que tu es là, toi si débordant de toi qui as choisi de te confier à moi ? Je le sais, maintenant que je te plais, ou plutôt je m’en fous (d'accord, pas tout à fait quand même, sinon c'est encore un autre genre d'amour que je dois avouer que je connais moins...), parce je sens bien qu’on est passé à autre chose qui me dépasse carrément même si je suis en plein dedans... Et voilà qu’en plus, simultanément, en même temps que toi, je me mets à me confier à mon tour, à me donner à toi ! Je me sens généreuse de prendre tout ce que tu me donnes, de te regarder, de t’écouter, de te donner toute mon attention, de t’aimer ; et quand je sens que je te donne, quand c’est toi qui m’écoutes, c’est comme si c’était toi qui me le donnais, toi qui as transfiguré mon être au point de le rendre capable d’une telle générosité... Enfin bref, je sens bien que ça ne doit pas être très clair, mais prendre devient donner, et donner devient prendre, c'est dire combien ces deux termes n’ont alors plus aucun sens. On n’est plus du tout du tout dans l’économique, pour une fois ! Je me confie corps et âme à toi, parce que maintenant je me fais confiance, puisque je te fais confiance et que tu me fais confiance.

Je peux me donner à toi, parce que, grâce à toi, je suis devenue un cadeau... Je t'aime, quoi !

  

 

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