Sans titre - Marie-Noëlle Mathis 1985 (?)

MON DIEU

 

Évidemment, Dieu, je ne sais pas s'il existe ou pas (rassurez-vous, je n'ai donc certainement pas la prétention de vous convaincre de quoi que ce soit à ce sujet). Mais, comme tout le monde, je me pose la question... Et s'il existait, quel effet cela nous ferait-il, à nous autres pauvres humains ? Son être suprêmissime écraserait-il, humilierait-il, culpabiliserait-il nécessairement le dérisoire nôtre ? Nous condamnerait-il à abdiquer toute liberté pour nous en remettre aveuglément à sa toute-puissance omnisciente (via, bien sûr, celle des ecclésiastiques en manque de puissance et de science, mais ici n'est pas le problème) ? Bref, serait-il là essentiellement pour nous emmerder, comme le prétendent tous ceux qui ont tellement peur de lui qu'ils préfèrent affirmer qu'il n'existe pas ? Ou bien, au contraire, ne serait-il pas à même de nous révéler à nous-mêmes, de nous réconcilier avec nous-mêmes, de justifier pleinement chacune de nos petites existences individuelles ? Voire de nous l'offrir, cette liberté si sublime qu'on voit mal de quelle source simplement naturelle elle pourrait jaillir ?

 

Pour commencer, quelques mots quand même sur son existence, à cet immense Dieu. Parce que, quand même, puisque mes copains philosophes et théologiens se sont pris la tête sur le sujet pendant des siècles, je ne voudrais pas leur manquer de respect en occultant purement et simplement la question. Néanmoins, détendez-vous, je vais vous épargner les diverses et variées "preuves" et "contre-preuves" de l'existence de Dieu qu'ils ont brillamment réussi à concocter, pour en arriver directement à la conclusion essentielle : il est tout aussi radicalement impossible de démontrer sa non-existence que son existence. Oui, il y a autant de raisons pour qu'il existe que de raisons pour qu'il n'existe pas ; bref, la raison est carrément larguée. Et qu'on ne vienne pas dire que les progrès des sciences prouveraient en quoi que ce soit l'inexistence de Dieu : que ce soit la théorie de l'évolution ou celle du big bang ou n'importe quelle autre, aucune n'expliquera jamais l'origine ni de l'homme ni du monde, mais se contentera (ce qui est loin d'être rien, ce n'est pas ce que je veux dire) d'expliquer comment les choses se sont transformées au sein du monde ; or savoir comment le monde fonctionne n'est bien sûr pas savoir pourquoi il est, et pourquoi il est comme il est, et encore moins d'où il vient (il faut bien qu'il reste un peu de boulot pour les philosophes, quand même)... Et la pauvre raison est d'autant plus perturbée dans cette histoire qu'elle aurait vraiment besoin qu'il existe, ce Dieu qui seul permettrait enfin de tout rationaliser (enfin presque) : c'est que, sans lui, elle est contrainte d'admettre qu'au fond tout existe pour rien, par hasard, sans cause ni but, bref, totalement irrationnellement, et ça, elle supporte très très mal. Moralité, aussi bizarre que ça puisse paraître, le besoin de Dieu est avant tout un besoin issu de la raison elle-même (et on comprend mieux pourquoi les philosophes lui ont consacré tant de pages) ; et le problème, c'est que la raison elle-même ne parvient pas à y répondre, à ce besoin pourtant bien sien.

Mais, comme elle est honnête, la raison, elle a fini par le reconnaître, au XVIIIème siècle avec Kant (au bout donc quand même d'un certain temps), que ce n'est pas parce qu'elle a besoin de lui que ça veut dire qu'il existe, Dieu, et qu'elle est bien incapable de démontrer quoi que ce soit à ce sujet. Plus humblement encore, elle en est même arrivée à poser que, en ce qui concerne l'existence en général, elle ne peut jamais rien démontrer : une existence, ça se constate, ça se rencontre ; ça ne se conceptualise pas. Et un constat, pure vérité de fait ne reposant sur aucun argument, c'est toujours douteux... Ce n'est donc plus la peine, dorénavant, de se casser la tête pour chercher à démontrer l'existence de Dieu (ni du reste, d'ailleurs, allez donc démontrer l'existence du monde... la seule existence vraiment certaine, désolée, c'est la mienne en tant que "je" pensant - cf. Moi Je).

D'ailleurs, les religieux, les vrais, pas les ratiocinants philosopho-théologiens, ça les arrange en fait plutôt bien. Parce que, si on avait réussi à le démontrer, que Dieu existait, que croyez-vous qu'il se fût passé ? Eh bien oui, catastrophe, ç'eût été la fin de... la foi. Avoir la foi, ça veut en effet dire croire, et croire, ça implique qu'on ne sache pas. Quand on sait, on ne croit pas : on est certain. Réciproquement, quand on croit, c'est qu'on n'est pas certain, qu'il y a donc un doute du point de vue de la raison, qu'il n'y a pas de preuve rationnelle.Et c'est là que peut surgir un désaccord profond entre religieux et philosophes, et que Dieu peut sembler méchamment contrariant et humiliant. Parce que, pour les religieux, c'est bien parce que la raison ne peut rien démontrer que la foi a un sens : les plus forcenés, comme Kierkegaard, peuvent même aller jusqu'à dire que, plus ce en quoi on croit est rationnellement incroyable, plus la foi est grande donc méritoire, parce qu'elle a su s'affranchir des limites étroites de la pauvre raison humaine qui se prend habituellement tant au sérieux. "Perdre la raison pour gagner Dieu, c'est l'acte même de croire" (Le concept de l'angoisse). Belle leçon d'humilité pour l'orgueilleux homme si fier de l'avoir mangée, la fameuse pomme... A l'inverse, les philosophes, évidemment, tendent à absolument interdire de croire en quoi que ce soit d'irrationnel ; croire en de l'indémontrable, soit, on n'a pas vraiment le choix de toutes façons, mais restons raisonnables, tout de même, que la raison veille à ce que l'objet de notre foi ne soit pas trop abracadabrant. Et c'est vrai qu'il est sacrément pénible, ce Dieu, de nous forcer à reconnaître ainsi que notre raison n'est pas toute-puissante, qu'elle est radicalement dépassée en ce qui le concerne et que, pour choisir entre croire et ne pas croire, on doit donc fondamentalement se passer de ses bons et loyaux services. C'est que, je le répète, la raison est en effet incapable de nous donner plus de raisons de ne pas croire que de croire, et qu'elle a donc de quoi se sentir vraiment humiliée.

Et Pascal enfonce traîtreusement le clou : "Dieu sensible au cœur, non à la raison", sachant que, en plus, "le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point". V'là que le cœur, la déraisonnable sensibilité quoi (cf. Plaisir), vient s'en mêler ! Aïe... Mais qu'essaierait-il donc de nous dire, ce Dieu aux voix impénétrables, que notre sensibilité est plus importante que notre raison, ou, au moins, aussi importante qu'elle ? Sacrilège ! Qu'au lieu de diviniser notre raison et nous avec, fiers d'être libres et autonomes, maîtres de nous et du monde grâce à elle, nous ferions mieux d'apprendre à développer notre sensibilité afin de nous ouvrir à l'altérité et de découvrir tout ce qui nous échappe -- Dieu, bien sûr, mais aussi et surtout les autres, et le plaisir, et la vie, et... ? Qu'être humain, ce ne serait pas être une pure raison coupée de tout ce sur quoi elle n'a aucune prise à force de se répéter qu'elle a prise sur tout, mais plutôt être humblement sensible, perméable, à ce qui nous entoure ? Et Kierkegaard renchérit : "le vrai chevalier de la foi est un témoin, jamais un maître" (Crainte et tremblement). S'agirait-il d'apprendre à ouvrir grands nos yeux pour oser voir en face tout ce que nous ne maîtriserons jamais, mais que nous ne pourrons rencontrer que si, justement, nous renonçons à prétendre le maîtriser ? Inquiétant, ce Dieu, s'il se met à nous enjoindre d'être plus passifs, sensibles, sensuels quoi...

Chercherait-il alors effectivement, cet odieux Dieu, à nous priver de liberté ? A nous inciter à nous laisser passivement porter par nos obscures sensations diverses, à renoncer à nous efforcer de comprendre ce qui nous entoure pour acquérir une certaine maîtrise dessus, à nous résigner au monde tel qu'il est sans chercher à le rationaliser et tenter de l'améliorer ? Son but serait-il de garder toute la puissance pour lui en nous enjoignant de nous en remettre aveuglément à lui ? D'ailleurs, son existence même ne nous rendrait-elle pas totalement impuissants, dans la mesure où tout dépendrait alors de lui, et rien de nous, dont la pitoyable raison serait en fait fondamentalement dépassée par tout ? Et pourtant, s'il avait vraiment voulu nous priver de liberté, Dieu, croyez-vous vraiment qu'il nous aurait laissé faire le mal comme nous savons si bien le faire ? Lui le tout-puissant, n'aurait-il pas été à même de faire des hommes doux comme des agneaux ? Bien sûr, qu'il l'aurait pu, puisqu'il est censé tout pouvoir ! Donc, à votre avis, pourquoi aurait-il pris la peine de nous créer alors même qu'il savait pertinemment (parce qu'en plus, bien sûr, il sait tout, le bougre) que nous allions commettre les pires horreurs ? Pourquoi, si ce n'est parce que, justement, plutôt que des agneaux (déjà faits,et même des en peluche, encore plus doux), il aurait décidé de faire des hommes libres ("à son image"), c'est-à-dire capables de choisir par eux-mêmes, tous seuls, sans la moindre programmation divine, entre le meilleur et le pire ? Comme un père absolument parfait, il nous aurait généreusement donné non seulement la vie, mais aussi les moyens d'en faire ce que nous voulons indépendamment de ses désirs à lui, de voler de nos propres ailes même si elles doivent nous mener plutôt à la chute. A nous de nous débrouiller (lui, maintenant, il se repose, vous savez bien).

D'ailleurs, n'est-ce pas seulement à condition d'être véritablement libres de choisir nos actes que nous sommes à même d'obéir (non non, ce n'est pas contradictoire - cf. Obéissance) à ce qui semble être le commandement divin essentiel, à savoir faire le bien (parce que, c'est étrange, on a souvent tendance à l'oublier, que si c'est indéniablement nous qui avons introduit le mal sur terre, c'est aussi seulement grâce à nous qu'il peut y avoir du bien ici-bas) ? En effet, l'agneau, il est bien gentil, c'est vrai qu'il ne peut pas faire de mal à une mouche, mais... il ne peut pas non plus faire le moindre bien : tout ce qu'il fait est purement instinctif, donc naturel, donc innocent, c'est-à-dire parfaitement amoral, ni mauvais ni bon. Même s'il lui arrivait de lui arracher les ailes, à la mouche, ce ne serait pas une mauvaise action, parce qu'il ne l'aurait pas fait exprès. D'ailleurs, quoi qu'il fasse, le doux agneau, il ne le fait jamais exprès, justement parce qu'il n'est pas libre, mais entièrement déterminé par les lois naturelles. Réciproquement, s'il lui arrivait de libérer la mouche de la toile de la méchante araignée dans laquelle elle s'est empêtrée, ce ne serait pas une bonne action, parce que, là encore, il n'aurait pas fait exprès (et l'araignée, bien sûr, vous l'avez compris, elle n'est pas méchante, mais innocente comme l'agneau, qu'il vienne de naître ou qu'il soit croulant). Donc, je résume, pour faire le bien (ou le mal), il faut nécessairement être libre, c'est-à-dire avoir soi-même décidé de le faire, et pour avoir vraiment décidé, il faut nécessairement avoir eu le choix entre le faire et ne pas le faire, voire faire le contraire. Bref, il faut avoir le choix entre faire le bien et faire le mal, donc surtout ne pas être déterminé -- ni par la nature ni par Dieu ni par quoi que ce soit d'autre -- à faire l'un ou l'autre (qui n'est plus ni l'un ni l'autre si, justement, on l'a fait sans l'avoir choisi). Ce qui implique que, si Dieu nous a créés dans l'espoir que nous agissions bien un jour ou l'autre, nécessairement il nous a créés libres (et donc libres de choisir d'agir mal). Donc ya pas à s'en faire -- ou plutôt si, puisque, une fois de plus, tout nous retombe dessus.

D'ailleurs, allez, j'ose me faire l'avocat de Dieu jusqu'au bout. Supposons donc qu'il n'existe pas, Dieu : par quel étonnant miracle -- non divin bien sûr -- alors aurions-nous réussi à être libres ? Nous, purs fruits de la nature, descendant du singe ou d'ailleurs, nous aurions fini par être capables d'échapper au déterminisme naturel ? Pourquoi pas, tant de choses incroyables sont possibles, mais la raison y perdrait tout autant son latin qu'avec Dieu. A moins, bien sûr, que nous ne soyons pas libres du tout (mais ça ne lui plairait pas trop non plus à la raison)...

Mais bon, revenons à l'essentiel. En fait, il semblerait donc que, si c'est Dieu qui nous a créés, il nous a nécessairement créés libres afin que nous puissions faire le bien, tout en sachant très bien que ça implique aussi que nous pouvons faire le mal, et même que nous le ferons plus d'une fois (c'est qu'il est omniscient, je vous rappelle). En d'autres termes, il nous ferait vraiment confiance, il en appellerait à nous pour faire le bien malgré la tentation permanente du mal, il aurait le profond espoir que nous allons choisir de faire le meilleur plutôt que le pire. Non pas qu'il serait sûr de nous, non, au contraire, nos errances et nos faiblesses, il est bien placé pour les connaître... Et justement, n'est-ce pas ça, la véritable confiance, s'en remettre à quelqu'un non pas parce qu'on est sûr de lui (qui aurait le droit de prétendre qu'il connaît si bien autrui qu'il n'a plus le moindre doute à son sujet ? - cf. Moi Je (encore !)), mais parce que, bien qu'on sache qu'il pourrait facilement nous trahir, on en appelle néanmoins à lui, bien à lui, à sa liberté impénétrable, pour qu'il choisisse, qu'il décide de ne pas le faire envers et contre toute tentation de le faire ? (Et ne serait-ce pas quelque chose de cet ordre-là, la foi ?) Alors, loin de nous écraser, de nous humilier, Dieu serait au contraire celui qui sait le plus radicalement s'en remettre à nous, c'est-à-dire valoriser tout notre être, dans toute sa surmontable faillibilité. Dieu, il croirait en nous, lui au moins.

Sans parler du fait que, individuellement, existentiellement, cette confiance de Dieu pourrait bien enfin nous donner un brin de confiance en nous. Parce que, quand même, il sait ce qu'il fait, ce Dieu, donc, s'il a pris la peine de me faire, moi, petit particulier dérisoire qui ne parviens même pas à savoir qui je suis et ce que je vaux, et s'il s'en remet en plus à ma liberté, c'est que je dois bien valoir au moins un petit quelque chose... Même s'il m'engueule quand je me me trompe, ce n'est certainement pas pour me culpabiliser qu'il est là, plutôt pour me reconnaître pleinement, me réconcilier avec moi-même, me justifier dans mon existence même.

Bref, il n'y a donc vraiment aucune raison (ou, disons plus humblement, pas plus de raisons) de croire que Dieu serait là pour nous écraser et nous aliéner plutôt que pour nous faire confiance. Mais il faut dire que, à partir de là, les choses s'embrouillent un peu. Parce que, s'il nous a vraiment fait libres, alors, nécessairement, il faut que nous utilisions notre raison, car elle seule permet de décider et de choisir en connaissance de cause, c'est-à-dire vraiment librement. En d'autres termes, pour croire en Dieu, il faudrait reconnaître humblement que la raison est dépassée et que la sensibilité est peut-être bien plus subtile qu'elle, mais croire en Dieu impliquerait qu'il faut utiliser sa raison pour savoir comment agir et ne pas se laisser lascivement entraîner par sa sensualité. Alors quoi ? Faudrait savoir... Mais peut-être n'est-ce pas si contradictoire, peut-être la conclusion est-elle simplement qu'il y a des domaines où la raison est perdue, même si elle reste souveraine dans d'autres.

Néanmoins, quand même, c'est vrai que, là où il exagère, Dieu, c'est que son mode de l'emploi, c'est carrément de l'hébreu !


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