écologie - Philippe Guitton 1998  

ÉCOLOGIE

 

L'écologie est à la mode, ces temps-ci : il faudrait absolument respecter la nature. C'est vrai qu'elle est merveilleuse, incroyablement bien faite et encore bien mystérieuse... Mais quelqu'un pourrait-il m'expliquer en quoi elle est digne de respect ? Serait-ce qu'elle serait sacrée car don généreux d'un Dieu qui l'aurait créée à son image ? Ou bien que nous devrions faire preuve d'humilité et de reconnaissance envers elle car elle est une puissance qui nous dépasse et dont nous dépendons, «Mère Nature» ? Mais alors, ne s'agirait-il pas en fait de veiller à la préserver sous peine de nous détruire nous-mêmes ? Ne s'agit-il donc pas mine de rien de nous respecter nous-mêmes ? Faut-il respecter la nature en elle-même, ou bien la respecter parce que c'est le seul moyen de respecter l'homme ?

D'abord, qu'entend-on vraiment par respecter la nature ? S'agit-il de ne rien détruire en elle ? De ne pas écraser les fourmis, de ne pas manger de lapin, ni même de salade? Impossible, bien sûr... D'ailleurs il est naturel de se nourrir d'autres êtres naturels. S'agit-il alors de ne jamais agir en dehors de déterminations naturelles ? De ne la détruire que pour autant qu'une nécessité naturelle l'exige -- pour manger par exemple ? Là, le copain Nietzsche dirait que de toutes façons on ne peut agir autrement, que tout ce que nous faisons est entièrement déterminé par des lois naturelles, que nous ne faisons jamais qu'obéir à divers instincts naturels même si nous avons la fausse mais enivrante impression de pouvoir y échapper. L'homme serait un animal comme les autres malgré tous ses efforts pour se persuader du contraire, et il ne pourrait donc en aucun cas manquer de respect envers la nature, puisqu'il lui serait intégralement soumis... Le problème serait donc clos.

Néanmoins, il semble bien qu'il y ait quelque part une rupture entre l'homme et la nature : apparaît le règne de la culture, en gros de tout ce qui n'existerait pas si l'homme ne l'avait inventé, qui, même s'il en dépend sans doute fondamentalement, peut finir par s'opposer sérieusement à celui de la nature. Respecter la nature signifierait-il alors renoncer à toute réalisation culturelle ? Ou bien s'agirait-il simplement de faire en sorte que toutes nos productions culturelles soient en accord avec les finalités naturelles ? Par exemple, en médecine, il faudrait rejeter tout ce qui s'oppose à la vie comme la contraception ou l'avortement, et encourager toutes les découvertes où les moyens les plus artificiels sont inventés pour préserver la vie. Néanmoins, est-il déjà vraiment naturel de protéger des individus affaiblis et malades ? Cela ne s'oppose-t-il pas nettement à la sélection naturelle ? Ne sommes-nous déjà pas en plein domaine culturel, dans ce domaine strictement humain qu'est celui du droit, qui affirme, envers et contre toute nécessité naturelle, que tout homme a droit à la vie parce qu'il a une valeur inaliénable quel que soit l'état de ses capacités naturelles à survivre et à propager son espèce ? Faudrait-il vraiment préférer le modèle naturel où seuls les gros musclés procréateurs sont vraiment irremplaçables ?

En outre, ne jamais s'opposer aux finalités naturelles, cela ne signifierait-il pas aussi et surtout ne jamais contrarier ses pulsions naturelles ? Manger dès qu'on a faim, hurler dès qu'on a mal, fuir dès qu'on crève de trouille, copuler à peine est-on est chatouillé du côté de l'entrejambes... Certes, alors la vie serait enfin simple ! Finies les prises de tête ! Vivre en pur animal, en «sauvage» qui a su résister aux pièges de la civilisation, quel pied ! Mais est-ce vraiment à cela que nous aspirons ? Et qui souhaite vraiment cesser de se prendre la tête ? Se questionner, chercher à comprendre, argumenter, tenter de prendre du recul par rapport à soi-même, tout cela ne montre-t-il pas que nous refusons de nous en remettre seulement à nos instincts? C'est vrai, Dieu ne voulait pas que nous goûtions à l'arbre de la connaissance ; une fois la fameuse pomme croquée, c'en fut définitivement terminé de notre simplicité, de notre harmonie édénique avec la nature : enfanter dans la douleur, gagner son pain à la sueur de son front, tout cela ne serait pas arrivé si nous n'avions pas cherché à connaître, à utiliser nos esprits ! Tant pis pour nous... Et en plus, nous avons utilisé notre pensée pour finir par inventer la péridurale et les machines qui accomplissent à notre place les travaux les plus pénibles, tentative honteusement artificielle pour vivre plus harmonieusement avec nos fonctions les plus naturelles (enfanter, avoir de quoi manger) !

En bref, oui, nous dépendons foncièrement de la nature, oui, nous avons intérêt à veiller à ne pas trop la saccager sous peine de nous détruire nous-mêmes, et oui, y a même vraiment urgence. Mais de là à dire qu'elle est un être digne de respect, qui a une valeur en soi et auquel il faudrait se référer comme à un modèle, il y a loin... Et quant à lui devoir une quelconque  reconnaissance : de toutes façons, elle n'a pas fait exprès de faire un être aussi naturellement raté que nous le sommes ! Mais faut pas lui en vouloir non plus, elle ne sait pas ce qu'elle fait... Ce qui est digne de respect, c'est nous, humains, y compris les humains à venir, à qui nous devons donc au moins laisser un univers respirable.
Mias ce qui est intéressant dans tout ça et qui apparaît de plus en plus nettement, c'est que le type de "culture" que nous nous sommes choisis est peut-être bien aberrant : produire sans cesse plus pour consommer plus... pour quoi finalement ? Cf. machines.

 

 

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