ennui - Philippe Guitton 1998  

ENNUI

«Tout le malheur de l'homme vient d'une seule chose qui est de ne pas savoir rester seul dans une chambre ». Pascal, Pensées

 

Mais pourquoi donc l'ennui est-il si pénible ? Pourquoi supportons-nous si mal ces moments où le temps nous semble long, nous qui nous plaignons sans cesse d'en manquer ? Pourquoi s'obstiner ainsi à "tuer le temps" ? Pourquoi nous efforçons-nous frénétiquement de ne pas nous ennuyer en passant notre vie à nous occuper par tous les moyens possibles ? Serait-ce que nous ne sommes jamais que de grandes vacances, qu'il faut absolument occuper par autre chose que nous-mêmes ? Pourtant, le contraire d'«occupé», n'est-ce pas «libre» ? Aurions-nous peur d'être libres, ou quoi ?

«Je n'ai rien à faire», «je ne sais pas quoi faire» : je m'ennuie. Et pourtant, plus je m'ennuie, plus je me demande quoi faire, et plus je découvre que je pourrais faire des tas de choses. Et je peux même m'ennuyer tout en étant en train de faire quelque chose -- qui ne m'occupe pas. Ce qui me (pré-)occupe pour le moment, le problème, ce n'est pas que je n'ai rien à faire, mais que rien de ce que je pourrais faire ne me tente : j'ai des choses à faire, je fais, mais je n'en ai pas envie, ça ne me dit pas, ça ne m'intéresse pas... A quoi bon ? A quoi bon faire quoi que ce soit, puisque de toutes façons j'existe déjà ? A quoi bon chercher à m'occuper par quelque chose, puisque je suis déjà, même inoccupé, même vide ? Et à quoi bon faire quoi que ce soit, chercher à m'occuper par quoi que ce soit, puisque de toutes façons je finirai par disparaître ? Et voilà que surgit La question : j'existe, mais pour quoi (faire) ? Horreur!!! Que faire de moi maintenant que je suis là ?

Alors surgit le terrible doute qu'il ne suffirait pas d'exister, qu'il me faudrait en outre faire quelque chose de moi. Exigence personnelle ou commandement moral ? «Je dois faire», si je ne fais rien, je suis «nul», inutile, un véritable «bon à rien». «L'homme n'est que ce qu'il se fait», me murmure sournoisement ce chien de Sartre ; donc... si je ne fais rien, je ne suis rien ! Et merde ! Il faut que je me secoue ! Et voilà que j'ai honte de n'avoir rien envie de faire alors même que je pourrais faire plein de choses : serais-je une pure larve qui a reçu l'existence par pure erreur alors qu'elle ne le méritait aucunement ? Ou, c'est quand même moins grave (mais tout aussi angoissant) qui ne sait même pas comment faire pour bien exister ? "l'anonce de possibilités qui restent en friche"

Pourtant, plus je m'ennuie ainsi, plus je me demande quoi faire, et plus je découvre que l'étendue de ce que je pourrais faire est vaste, plus je réalise que le nombre de possibilités qui s'offrent à moi est immense. Je pourrais certes finir le livre que j'ai commencé, aller au cinéma, repeindre ma chambre..., mais je pourrais aussi taguer le lycée, embrasser le Proviseur, séquestrer un élève... Tout n'est pas possible, mais presque ! Le choix qui s'ouvre devant moi, pour peu que je prenne le temps d'y réfléchir (de m'ennuyer en fait), est incroyablement immense ! Oh là là, je suis finalement terriblement plus libre que je ne le pensais quand les tâches quotidiennes suffisaient à m'occuper. Libre à moi de faire bien autre chose que ce que je me croyais condamné à faire. Libre à moi de faire ce que je veux de moi...  Oh là là !

Eh oui, se découvrir ainsi libre, c'est terriblement exaltant, mais terrible -- écrasant. D'abord, n'ai-je pas maintenant bien trop de choses à faire ? Comment choisir face à une telle profusion de possibilités ? Comment savoir ce que je peux faire de mieux ? N'était-il pas bien plus simple de m'en remettre à la routine et de me laisser porter par «ce qui se fait» ? Mais la routine m'ennuie, je n'en peux plus d'elle... Et, pire que tout : que je sois libre signifie que c'est à moi, et seulement à moi, de choisir : personne ne choisira à ma place ce que je veux faire de moi. Et, une fois que j'aurai choisi, c'est encore à moi de me décider à m'y mettre. A moi, au secours, à moi !



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