LA PETITE HISTOIRE...

 

 

Au tout début, ils étaient deux
tombés du ciel au beau milieu du jardin.
Ils avaient si peu besoin de se prendre la tête
qu'ils étaient carrément des imbéciles heureux.
Jusqu'au jour où Ève, écervelée,
tomba sur une idée qui se tortillait par là
qu'Adam, tête en l'air, goba toute crue.
Quelle pomme !
*

Mais la pomme lui est définitivement restée en travers de la gorge, au pauvre Adam.
Ève, elle, elle avale la pilule :
"après moi le déluge" sait-elle déjà sans en faire tout un plat.
Mais la pilule antédiluvienne était ce qu'elle n'est plus : indigeste quand même
-- et Adam plein de pépins, évidemment.
Alors naquirent les tous frères.
"Après moi, eux" sait-elle maintenant
en leur cédant le plat qu'elle a finalement bien dû leur concocter.
*
Depuis, c'est à qui fait le mieux du plat...
-- Et à qui ? À mieux mieux bien sûr.
Et tout consiste dorénavant à savoir qui est mieux, qui est mieux que mieux,
et surtout, qui est mieux mieux.
*
C'est qu'il y a toujours un problème culinaire :
Caïn, l'aîné des frères humains, lui, il est plutôt légume,
tandis qu'Abel le puîné est plutôt viande
-- le fruit, c'est clair, ils sont pas prêts de le digérer.
Or, à l'époque, la viande, même morte, c'est ce qui marche le mieux,
et Caïn, bien mâle à qui il faut que ça profite, doit donc se faire boucher :
il tue son frère Abel (bien mâle à prix aussi, faut dire).
Caïn a maintenant du sang sur ses mains vertes.
Et il a beau prendre ses jambes à son cou,
il ne prendra plus jamais son pied :
il reste à jamais entre ses sales mains
-- sans parler de la pomme d'Adam qui lui prend la gorge .
*
Pourtant, y en a quand même une qui en a voulu, de sa main
(rapport aux beaux draps dans lesquels il s'était mis, qui sait ?)...
Et ils n'ont fait ni une ni deux, mais un fils
qui, pour la petite histoire, deviendra l'ancêtre des nomades éleveurs de troupeaux.
*
Mais la pilule commence à être vraiment amère,
et Ève a de plus en plus de mal à l'avaler :
ainsi naît un deuxième deuxième frère, pour remplacer le premier.
Et elle n'a en fait pas si mal fait,
parce que, pour la grande histoire,
c'est cette deuxième deuxième branche de l'humanité qui finira par voir fleurir Noé
dont vous savez bien dans quelle galère il nous a tous embarqués....
*
C'est qu'entre-temps
-- on attend toujours le déluge donc, ne vous égarez pas --
y a aussi des tripotées de filles qui sont nées.
Et, elles, c'est le bordel qu'elles sèment sur terre...
Parce que, découvrant leurs pommettes peu rougissantes,
les tous frères saisissent vite avec qui il s'agit d'être au mieux :
cons, culs, pis, sens,
cette fois y avait bien de quoi en faire tout un plat
-- être chef enfin !
Et ils s'en donnent à corps gagnés, évidemment.
Mais à trop gagner son corps on perd toujours son âme
et l'humanité a vraiment été là en mauvaise passe :
les hommes devenaient purs porcs.
*
Et c'était tellement atterrant,
tellement écœurant tellement consternant,
qu'on en pleura à qui mieux mieux,
quarante jours et quarante nuits de larmes,
à tout noyer de son chagrin :
et ce fut le déluge tant attendu.
*
Pourtant y en a un qui sut ne pas se mouiller : Noé.
Sagement follement amoureux de sa femme,
il réussit, lui, à la mener en bateau
sur les torrents de larmes
sans tremper dans toutes ces cochonneries.
Et il a sauvé l'humanité
et tout le monde avec.
*
Mais après le déluge, quoi ?
*
Il est vain, dès lors, de se voiler la face :
les hommes sont de vraies têtes-à-queue
-- et le naturel, vous savez, il revient au salop.
Plus la peine d'en pleurer, donc,
il faut se faire une maison.
Alors Noé s'installa.
Fini d'errer : le temps de l'enracinante culture est arrivé
-- la nomadisante viande, c'est terminé pour le moment.
*
Or le propre des hommes cultivés,
c'est qu'ils veulent s'élever :
faire du plat ne leur suffit plus
-- ou disons plutôt qu'ils tendent à du plat relevé.
Ils apprennent,
se mettent à faire de bons comptes,
donc deviennent bons amis.
Ils savent que plus on est  plus on a de tours dans son sac,
et décident d'en ériger à eux tous une géante
qui sauterait carrément aux cieux.
Babel ils décident de l'appeler.
*
Or que l'humanité monte déjà au ciel,
c'eût été quand même un peu tôt...
La fin de l'histoire si vite atteinte : mais où va-t-on ?!?
*
Pourtant, y a là un vrai problème :
pourquoi, mais pourquoi donc, fallait-il faire tant d'histoire ?
*
C'est sans doute qu'ils ont commencé à le comprendre,
que ce n'est pas en s'envoyant en l'air à qui mieux mieux,
même (surtout ?) tous unis dans la même érection,
qu'ils l'atteindraient, le septième ciel.
Personne ne terminera jamais la tour humaine,
elle ne sera jamais assez haute,
on aura beau faire à qui mieux mieux,
y en aura toujours un pour faire encore mieux.
Alors les hommes se sont sérieusement brouillés...
Finis les bons contes,
ils ne parlaient plus la même langue,
ils ne s'entendaient plus.
Ils s'éparpillèrent donc aux quatre coins de la terre
-- pas encore ronde, z'avez remarqué ? --,
renonçant apparemment au ciel
pour s'occuper d'elle.
*
Chacun dans leur coin les mains sur la tête, ils vaquèrent...
Et c'est là que l'histoire se complique,
parce qu'à se prendre ainsi la tête,
les hommes ont commencé à sérieusement nous ressembler...
*
Alors
-- pas tout de suite quand même -- naquit Abraham,
arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils de l'aîné de Noé
si j'ai bien compté.
Il épousa Sara et quitta son coin pour aller s'installer à Canaan.
*
Mais Sara est belle et les hommes ce qu'ils sont...
Et Abraham le sait, c'est le premier homme sage.
Il décide donc de faire prendre sa femme pour sa sœur
pour ne pas exciter leur jalousie
-- juste le reste, puisque c'est implacable de toutes façons.
C'est ainsi qu'en Égypte où ils durent s'arrêter,
le Pharaon put abuser de Sara
sans avoir à chercher d'époux à quiconque.
Or c'est adultes, pas adultères, que les hommes sont maintenant censés être :
le Pharaon se retrouve donc accablé à qui mieux mieux.
(C'est que ça commence à se préciser : une des morales de l'histoire,
c'est qu'au bien mâle rien ne profite jamais,
quoique la femelle ne soit pas vraiment mieux lotie).
*
Mais le temps passait, et Sara n'enfantait toujours pas.
Alors, désespérée, en toute mauvaise foi,
pour être sûre d'en avoir au moins un beau, de fils,
elle pousse Abraham à engrosser sa servante.
Pourtant, Abraham y croyait toujours, lui, que Sara pouvait être mère,
envers et contre vous il ne désespérait pas,
convaincu qu'il était que tout vient à point à qui sait être tendre.
Et en effet,

à prendre son mâle en patience,
Sara finit par lui donner un fils
alors qu'elle approchait de sa centième année :
Isaac.
*
Ça n'empêche que pas si loin de là à Sodome,
les hommes avaient recommencé à s'en donner à corps joie :
cons, culs, pis, sens, ils replongeaient...
Et le grave, c'est qu'on ne pouvait plus dire que l'homme n'est qu'un porc,
il était maintenant bien homme,
être de culture qui contre la nature,
mais ça crevait les cieux :
l'homme était devenu homo sexuel.
*
Mais le sage Abraham a des idées derrière la tête
qui lui tiennent vraiment à cœur
-- une bien étrange constitution, je sais,
qui restera sûrement à jamais un mystère.
Et voilà-t-y pas qu'un jour il pense
que pour prouver sa bonne foi
il faut qu'il fasse une énormité,
tellement énorme qu'elle pût l'écraser.
Il en est maintenant absolument convaincu :
c'est de soi-même qu'il s'agit de faire tout un plat,
il s'agit de s'aplatir
à qui mieux mieux.
Il décide donc qu'il faut qu'il sacrifie ce qu'il a de plus cher,
le chair de sa chair Isaac.
*
Alors il l'emmène en haut de la montagne,
au plus près du ciel où il doit l'envoyer.
Son cœur lourd ne balance pas,
ce n'est pas une idée en l'air,
il est vraiment prêt à en mettre sa main au feu :
il construit donc un bûcher,
y attache Isaac à qui il est si attaché,
et s'apprête à l'envoler en fumée.
C'est alors que son cœur ne fait qu'un bond
pour lui sauter aux yeux :
sa bonne foi, bien sûr qu'elle est déjà prouvée !
Il s'est donné corps et âme,
inutile d'y adjoindre Isaac.
C'est l'intention qui compte,
pas l'exaction.
Ils rentrent donc tous deux.

*
Et l'histoire continue,

y a toujours l'homme, la femme,
le porc, le sage,
le confiant, l'incrédule...
et tous à qui mieux mieux.
Et l'histoire continue,
pas comme si de rien n'était...

 

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