inutilité - Philippe Guitton 1998  

INUTILITÉ

 

Très souvent, on -- et pas seulement mes mauvais élèves, n'allez pas vous défiler si vite -- m'agresse en m'assénant que la philosophie est inutile, qu'on peut très bien vivre sans elle, qu'elle ne mène qu'à se prendre la tête et à se compliquer la vie à propos de considérations oiseuses et indémontrables... A quoi sert donc la philosophie ? Serait-elle pure masturbation intellectuelle ? Néanmoins, être utile, est-ce vraiment un but en soi ? L'utilité serait-elle donc la valeur suprême ? L'inutile n'est-il bon qu'à mettre à la poubelle (et la philosophie et moi avec) ? Songez-y, ne serait-il pas au contraire une lettre de noblesse ?

Quand je suis d'humeur rieuse, je prends la défense de ma chère philosophie ainsi agressée en affirmant haut et fort que, la masturbation intellectuelle, ça ne mène pas à rien, ça mène à la jouissance. Et que la jouissance intellectuelle est une des plus intenses qui soient, même si nombreux sont -- pauvres d'eux ! -- ceux qui l'ignorent.

Bien sûr, je ne suis pas toujours d'humeur rieuse, et je sais que c'est loin d'être une défense suffisante. Quoique... Je sais bien que l'agréable n'est pas l'utile, même si on confond souvent les deux en s'efforçant de les joindre. Justement tout ce qui n'est qu'agréable ne sert à rien : boire un bon vin, écouter I Muvrini, se faire caresser par son amant... Croyez-vous vraiment que ce soit utile ? Certes, la nature a «rusé» (bien sûr, pas au sens propre, elle n'en est pas capable, la pauvrette ! cf. "Écologie") en liant l'acte de reproduction (utile s'il en est, quoique, si on va au fond des choses tant qu'on y est, le biologiquement nécessaire est-il lui-même vraiment utile à quoi que ce soit ?) au plaisir physique le plus intense, mais nous avons bien vite su comment faire pour en rejeter l'aspect utile et n'en garder que l'agréable... L'inutile, n'est-ce pas le superflu, c'est-à-dire le luxe, donc le «haut de gamme» ? «Ordre et beauté, luxe, calme et volupté», rêvait Baudelaire... L'inutile a-t-il donc vraiment si peu de valeur que ça ?

Mais défendre la philosophie en parlant du plaisir qu'elle procure peut sans doute vous sembler saugrenu, puisque vous savez bien qu''elle est essentiellement questionnement qui ne mène qu'à se compliquer la vie, véritable prise de tête perpétuelle qui empêche de vivre paisiblement au jour le jour. Même Platon le reconnaissait : se libérer de la caverne de l'ignorance est un parcours pénible et terrifiant ! Au moins peut-être me laisserez-vous dire qu'elle sert à éclairer les esprits, à rendre moins «bête» ? Elle nous permettrait ainsi de nous détacher de la simple animalité (de devenir "vraiment humains", quoi !), en stimulant nos esprits à rechercher des valeurs purement humaines telles que la rationalité, la vérité, la liberté, la justice, le bien... idéaux précisément totalement superflus, luxueux, inutiles, par rapport à la pièce de 10 francs à glisser dans la fente pour avoir un caddie. De l'idéal, beurk... Ce qu'il nous faut, c'est du réel bien réel. À quoi toutes ces sublimes élucubrations pourraient-elles bien servir ? A quoi bon de telles valeurs purement spirituelles, abstraites donc bien oiseuses ? Ne les aurions-nous pas tout simplement inventées pour nous distinguer, pour nous permettre, bouffis d'orgueil, d'affirmer la supériorité de l'homme sur le reste du monde ? Quelle fierté que de pouvoir se présenter comme un pur luxe que se serait offert la nature ? Mais à quoi bon se fatiguer ainsi par simple fierté ? La seule chose qui nous soit vraiment utile, loin d'être d'apprendre comment vivre en "véritable" humain (ça on s'en fout carrément !), n'est-ce pas de savoir comment «réussir» concrètement sa vie donc bien remplir son caddie ?

Bon, d'accord, revenons sur terre et efforçons-nous de réussir. Mais que s'agit-il de «réussir» exactement ? Et en quoi est-ce utile ? Certes, il est psychologiquement utile à soi-même de réussir à accomplir certains de ses projets, en ce sens que cela permet de se dire qu'on n'est pas totalement nul, qu'on vaut quelque chose. Mais peut-on dire que cette confiance en soi serve à quoi que ce soit -- si ce n'est à soi, à être "fier" de soi -- ? Fondamentalement, le propre d'un être humain, n'est-ce pas justement qu'il existe pour lui-même et seulement pour lui-même ? Et non pas comme un moyen destiné à servir à une autre fin, non pas comme un outil quelconque, qui, lui, existe uniquement parce qu'il est un moyen de réaliser autre chose que lui-même, qui, lui, donc, au moins, sert vraiment à quelque chose -- d'autre que lui-même ? Eh oui, être un caddie, ça c'est vraiment utile ! Ça, c'est ne pas exister pour rien, ça c'est être réussi ! Et nous autres, pauvres personnes qui ne sommes pas des choses, voilà que Kant nous condamne à être des fins en soi, surtout pas des moyens voués à accomplir une autre fin qu'eux-mêmes. Dur ! On n'a donc jamais le droit de nous utiliser comme des moyens, c'est-à-dire de nous utiliser tout court, de nous réduire à n'être que choses utiles, qu'outils. Pas de bol, la dignité de ma personne, c'est justement que ma valeur dépasse radicalement celle de l'utilité. Je ne suis pas là pour servir à quoi que soit, je ne suis fondamentalement là que pour moi-même, gratuitement, inutilement ! Aïe !

Finalement, horreur, je suis là pour rien -- si ce n'est pour finir par disparaître, parce que ça c'est sûr, au moins en ce qui concerne mon être physique, celui qui est censé remplir ses caddies. Mais, si je suis là pour rien, n'est-ce pas que je suis là pour rien d'autre que pour moi-même ? N'est-ce pas que je suis donc libre de choisir librement ce pour quoi je veux être là -- puisque, de toutes façons, j'y suis ? Mon inutilité foncière, n'est-ce pas ça, ma liberté : n'est-ce pas à moi de me choisir mes fins, puisque personne n'a daigné me les donner de l'extérieur, ni un gentil Dieu qui aurait déterminé pour moi le sens de mon existence, ma «mission», ni les généreux autres qui justifieraient mon existence en m'intimant de me rendre utile à eux pour ne pas être là pour rien ? Néanmoins, bien sûr, je suis libre de choisir de me donner pour fin de servir Dieu ou de rendre service aux autres (d'ailleurs, c'est seulement si c'est bien moi qui l'ai choisi que je me donne vraiment à eux...cf. "Solitude"). Simplement, c'est un libre choix de ma part, je ne suis pas là pour ça : je suis là pour rien, gratuitement, l'être m'a généreusement absurdement été donné, et c'est à moi de décider de le rendre utile d'une manière ou d'une autre. S'il faut se «rendre» utile, n'est-ce pas qu'on ne l'est pas d'emblée ? Et faudrait-il pour autant regretter de n'avoir pas eu la chance d'être un caddie ?



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