MACHINES

 

"C'est ça, l'industrie régnante, la grande aventure de l'industrie : c'est ne plus savoir ce qu'on fait et que cela ne mérite pas le temps de le faire, et c'est persuader les autres qu'il faut le faire encore et plus, huit heures par jour, huit siècles par heure."
Christian Bobin - "Celui qui ne dort jamais" in La part manquante.

Plus il y a de machines, moins on a à travailler machinalement ; et moins on travaille machinalement, moins on sue bêtement. Et en plus, elles produisent vite et plein de bonnes choses à consommer jusqu'à plus faim (largement) ! C'est-y pas beau le progrès technique ? Et pourtant, depuis qu'elles sont là et qu'elles tournent enfin plutôt bien, tout tourne plutôt mal... ??? Qu'est-ce qui se passe donc-t-il ? C'est que, pour les consommer toutes ces si bonnes choses de plus en plus abondantes et abordables, il faut quand même un petit quelque chose, un peu d'argent ; et que, pour en avoir, de l'argent, il faut avoir un emploi ; et que, à force de travailler machinalement à notre place, elles finiraient par nous piquer nos emplois, ces sales machines ! Finalement, ça pourrait presque sembler hilarant -- si ce n'était si tragique : on a inventé des machines pour permettre de travailler moins et de consommer plus (et en plus ça a marché !) et voilà-t-y pas qu'on découvre qu'on s'est fait un monde tel que, si on travaille moins, on a droit à moins d'argent donc on ne peut pas consommer plus, même si la profusion de marchandises est bien là, machinalement produite (et qu'en plus on a du temps pour en profiter puisqu'on travaille moins !) ? Va-t-on alors en arriver à inventer des machines capables de consommer aussi vite et bien qu'elles ont produit ? Parce que, au moins, y a une chose qu'elles ne savent pas encore aussi bien faire que nous, ces machines si productives, c'est consommer !

 

Bon, je plaisantais (quoique...). Revenons aux choses sérieuses et essayons de comprendre comment on a bien pu faire pour en arriver à une bérézina pareille. Commençons par rectifier une première confusion : que les machines nous épargnent d'avoir à travailler machinalement signifie-t-il qu'on ait moins de travail ? Parce que, quand même, y en a encore du pain sur la planche ! Il faut évidemment travailler pour les inventer, ces ingénieuses machines, puis pour les faire tourner, puis pour les réparer (parce que, mine de rien, elles ne marchent pas toujours)... Il faut aussi des gens qui sachent les utiliser (et c'est pas toujours évident)... Et ya encore du boulot pour ceux qui doivent imaginer quoi produire d'encore mieux que tout ce qu'on a déjà, et pour ceux qui doivent décider si c'est vraiment mieux que le mieux d'avant, et évidemment aussi pour tous ceux qui doivent faire vendre tout ce mieux encore mieux que mieux... (Et j'ai dû en oublier, pardonnez-moi, vous savez bien que, moi, je ne suis pas productive !). En bref, on aurait vraiment tort de se passer de leurs services, à toutes ces gentilles machines, parce que ce qu'elles nous offrent fondamentalement en fait, c'est de supprimer les sales boulots, purement mécaniques et répétitifs (machinaux, quoi !) pour pouvoir se consacrer enfin à des tâches plus intéressantes, où il faut comprendre, réfléchir, convaincre, prendre des initiatives... des tâches enfin dignes d'un homme. Et on saisit mieux cette foi enthousiaste dans le progrès qui a carrément enivré certains penseurs du XIXème, quand les premières machines ont commencé à pointer le bout de leur nez : enfin les hommes allaient pouvoir cesser de perdre leurs vies à suer bêtement à des tâches avilissantes, enfin ils auraient l'occasion et même l'obligation de se consacrer à des choses vraiment humaines, de se prendre la tête plutôt que le taureau par les cornes !

Et en plus, ça a vraiment permis de gagner du temps, cette histoire de machines-là : parce que, indéniablement, même si elles font naître de nouveaux types de travaux, ils ne suffisent pas à occuper tous ceux qu'elles feraient suer si elles n'existaient pas. Et elles font aussi plus vite ce qu'elles font que ce que nous réussissions péniblement à faire avant qu'elles ne le fassent à notre place. Donc, non seulement c'est le début de la fin des tâches avilissantes qu'elles nous ont offert, mais en plus, du temps libre, du loisir ; et notamment du temps pour nous instruire et nous former afin d'être à la hauteur des tâches plus intelligentes qui sont désormais les nôtres ! Donc, moins de travail productif, mais plus de temps pour le travail sur soi... Et effectivement, ça marche, nous sommes tous de plus en plus instruits et cultivés (si si !), nous prenons tous de plus en plus le temps d'étudier. Et tout ça grâce aux machines !

Ainsi, grâce aux machines, tout aurait dû finir par aller vraiment bien : fin des travaux dégradants et temps libre permettant avant tout de s'instruire et de réfléchir... Donc une humanité de plus en plus raisonnable, par conséquent de moins en moins aveuglée par ses passions illusoires et violentes. Et, avec tout ça, on pouvait même espérer en arriver (bon, quand même pas tout de suite, mais un jour) à la paix entre tous les hommes. Même que Hegel en était arrivé à prédire la fin de l'histoire tellement on aurait atteint un monde stable et équilibré !

Or on n'en est pas là, mais pas là du tout... Alors quoi ?

C'est qu'il semble qu'il y ait eu une deuxième confusion sournoise : mine de rien, on a identifié travail et travail productif (comme je viens presque de le faire moi-même, vous aviez remarqué ?)... Or, justement, ce n'est pas parce qu'il faut dorénavant travailler moins pour produire plus que cela signifie  qu'il y ait pour autant moins de travail au sens large. Parce que, comme je l'ai en fait déjà dit (pas si bête finalement !), du pain sur la planche, y en a encore et y en aura sans doute toujours (à moins qu'on finisse par l'atteindre, cette fameuse fin de l'histoire, où on serait devenus tous si raisonnables qu'il n'y aurait plus ni passions ni conflits, et encore...). Et je ne parle pas du développement des services, dont on peut considérer qu'ils relèvent aussi du travail productif en ce sens que, même si ce ne sont pas des produits concrets, ils n'en sont pas moins des produits consommables soit utiles soit agréables (et souvent même les deux !). Eh non, ce dont j'ose parler quitte à vous heurter, c'est de tous ces travaux oiseux "contemplatifs", parfaitement inutiles et aux résultats parfois carrément désagréables, qui ne visent pas à produire quoi que ce soit de consommable ! Peindre ou chanter, découvrir un nouveau théorème mathématique ou une nouvelle fleur, apprendre qu'on est un roseau pensant et que tous les hommes sont égaux, évidemment tout ça ne sert pas à grand-chose (si ce n'est, peut-être, à se sentir un peu moins nul...) (cf. "Inutilité") ! Chercher la beauté, la vérité, le bien, à quoi bon si ça ne doit pas servir à produire ensuite du concret consommable ? Et pourtant... Réfléchissez... Ne serait-ce pas ce que nous avons de mieux à faire ? Et si nous avons tant sué pour avoir à travailler moins pour produire plus, n'est-ce pas justement pour avoir enfin le confort et le loisir qui seuls permettent de se consacrer à ces recherches gratuites-là ?

Bref, maintenant, grâce à nos copines machines, nous avons plus de temps libre que jamais. Mais que faire de ce ce loisir enfin gagné ? Telle est la question, réjouissante s'il en est, mais qui a pourtant bien mal tourné . Et c'est là que semble avoir surgi une troisième confusion sournoise, peut-être bien la pire. On a assimilé travail et emploi, et du même coup loisir et "inactivité", "chômage"... et ce qui aurait dû devenir une des plus grandes victoires de l'homme en arrive à être vécu comme une véritable catastrophe ! Essayons d'y voir un peu plus clair : quelqu'un qui a une compétence quelconque, en particulier si cette compétence permet, directement ou indirectement, de produire un bien consommable, peut être employé par une entreprise en lui vendant sa force de travail. Alors à la fois il travaille et il a un emploi, et c'est tant mieux pour lui, parce qu'il a aussi le salaire qui va avec ! Mais on peut très bien aussi avoir une compétence et s'en servir, c'est-à-dire travailler, sans pour cela être employé pour. Une femme au foyer travaille sans être employée ; un homme qui écrit un roman travaille parfois plusieurs heures chaque soir après en avoir fini avec son emploi, ou tout le jour s'il a la chance d'être sans emploi et de pouvoir s'y consacrer totalement... Conclusion simple : ce n'est pas parce qu'on est sans emploi qu'on ne peut pas travailler. Si on veut, on peut très bien occuper ses loisirs à travailler, mais à travailler pour soi et, top du top peut-être, sur soi (et là, ya encore plein de choses à faire).

Or on est si doués qu'on a réussi à se concocter un système tel qu'on en est arrivé à tous se persuader que, si on n'a pas d'emploi, alors on ne travaille pas "vraiment", on n'est pas vraiment "actif", on n'a pas vraiment de "place", on n'est pas vraiment utile... On est une loque à peine digne d'exister, juste bonne à survivre, quoi ! On a libéré du temps pour que les gens puissent enfin faire un peu de leur vie ce qu'ils veulent, et quand ils font ce qu'ils veulent parce que personne ne veut les employer à faire autre chose, on leur dit qu'ils sont des ratés ! Or qu'est-ce que cette inversion des valeurs qui voudrait qu'il faille être employé pour être valorisé ? Être employé, n'est-ce pas être utilisé, comme réduit à un outil, à un simple moyen, alors que toute la dignité de l'homme consiste justement en ce qu'il est une personne, c'est-à-dire une fin en soi qui existe d'abord et avant tout pour elle-même, pour rien (cf. "Inutilité") ?

C'est qu'en plus, ce qu'on a aussi fait qui a contribué à encore un peu plus enfoncer le couteau dans la plaie, c'est qu'on a réussi à tous se persuader que ce qu'on voulait faire de notre vie, c'était consommer... Et c'est sans doute là que les machines nous ont aidés à nous piéger : à produire si vite et bien, on dirait bien qu'elles ont fini par nous faire croire que le sens de notre vie, c'était d'épuiser leurs stocks de marchandises si alléchantes ! Faudrait quand même pas qu'elles tournent pour rien, les pauvrettes ! Oubliés donc, projets grandioses d'instruction, d'humanisation, de rationalisation... Consommons. "Je dépense donc je suis" (facile, je sais...). A tel point que ces infortunés inemployés, ils ne savent même plus pourquoi ils se sentent si inutiles : de ne pas être reconnus comme producteurs, ou d'être montrés du doigt comme mauvais consommateurs ?

Moralité : on a du temps, on a plein plein de marchandises, et on commence même à avoir de l'instruction... Bref, tout va mieux que jamais, mais on s'est arrangés pour que ça tourne mal. Donc, en plus, on a encore bien du pain sur la planche (et celui-là, c'est pas les machines qui le feront à notre place) !


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