MENTIR

 

Désolée, mais là, vous n'allez pas couper à une vraie leçon de morale... Eh oui, ça fait partie de mon boulot de philosophe aussi. Pourquoi est-ce que "mentir, c'est pas bien" ? Et pourquoi n'est-ce jamais bien, même si souvent on ment en se croyant plein de bonnes intentions, pour faire plaisir à l'autre, pour le protéger, parce qu'on l'aime... ? Et pour tenter de résoudre cette fort rébarbative question, le pire de tout peut-être, c'est que je m'appuyerai sur mon copain Kant (revu et interprété par Hermann Cohen, pour tout vous avouer, mais ça, c'est moins utile à savoir pour briller dans les salons, parce que c'est encore un illustre inconnu malgré tous mes efforts pour le traduire) un vraiment pas rigolo du tout, parce que parler de morale veut forcément dire en causer avec lui. Qu'est-ce qu'agir bien, qu'est-ce qu'agir mal ? Qu'est-ce qu'on doit faire, et qu'est-ce qu'on n'a pas le droit de faire, telles sont les vastes questions qui surgissent ici...

 

En général, on (mes élèves en tout cas, vous aussi peut-être) pense qu'on a le droit de mentir, voire le devoir, quand dire la vérité (ou plutôt ce qu'on croit être vrai parce qu'on n'est jamais sûr de ne pas se tromper) risque de faire souffrir la personne à qui on la dirait, ou une tierce personne. Donc, pour l'épargner, il faudrait surtout qu'elle ne soupçonne rien, et on serait en droit de lui faire croire le contraire de ce qu'on pense être vrai... C'est qu'on considère spontanément que faire souffrir ("faire du mal" comme on dit bien mal) signifierait faire le mal, agir mal ; et donc, réciproquement, que faire plaisir ("faire du bien") voudrait donc dire agir bien. On confond ainsi sans hésitation souffrance et mal (ainsi que plaisir et bien), à condition quand même qu'il s'agisse de la souffrance (et du plaisir) d'autrui. Parce, quand il s'agit de se faire souffrir soi-même (ou de se faire plaisir), bizarrement, ce serait plutôt l'inverse (cf. Plaisir)...

Mais, songeons-y, n'y aurait-il pas des actions qu'on reconnaît tous comme bonnes qui font pourtant souffrir, et, réciproquement, des actions qu'on reconnaît tous comme mauvaises qui font néanmoins plaisir ? Par exemple, si je vous assène cette fort désagréable leçon de morale, n'est-ce pas pure bonté de ma part ? Et si je mets une "mauvaise" note à une "mauvaise" copie, n'est-ce pas parfaitement moral, bien que ça ne fasse pas plaisir à l'auteur de cet inoubliable écrit ? Inversement, si je mettais des "bonnes" notes à tous mes charmants élèves, ne serait-ce pas pure démagogie parfaitement immorale bien que je leur fasse sans doute par là grand plaisir ? Et pire encore peut-être, si je ne mettais des "bonnes" notes qu'à ceux que j'aime (c'est que je ne les aime pas tous, mes élèves, n'allez pas croire, de toutes façons je ne suis pas là pour ça) ? En d'autres termes, il semble clair, pour peu qu'on y réfléchisse un peu, qu'il faille distinguer entre bien et plaisir, et entre mal et souffrance : sans doute bien des mauvaises actions font-elles souffrir (insulter, frapper, voler, c'est sûr, ça ne fait pas plaisir à celui qui subit...), mais ce n'est pas ça qui les rend mauvaises ; inversement, les bonnes actions peuvent certes faire plaisir (aider, écouter, être équitable...), mais c'est loin d'être toujours le cas, et ce n'est donc pas ça qui en fait de bonnes actions.

D'ailleurs, ça tombe plutôt bien, parce que, faire plaisir à tout le monde, c'est carrément impossible, ne serait-ce que parce qu'on ne peut jamais savoir avec certitude ce qui fait plaisir à l'autre, tellement la notion de plaisir est subjective, et autrui compliqué. Si c'était ça, notre devoir moral, on serait bien mal barrés. Il ne peut donc pas s'agir de ça. Mais si notre devoir, ce n'est pas de faire plaisir, alors c'est quoi ? Serait-ce d'aimer, "aimer son prochain comme soi-même", vous le connaissez sûrement vous aussi ce précepte ? Ouais, mais ne retrouve-t-on pas là le même problème : n'est-il pas totalement impossible d'aimer tous les hommes, à moins d'avoir un coeur d'artichaud géant ? Plus encore, admettons que ce soit possible : l'amour ne pousse-t-il pas souvent à commettre des actions fort douteuses, pour ne pas dire très clairement mauvaises ? N'est-ce pas par amour que je vais me retrouver à chouchouter l'élève que je préfère aux autres et à mettre des "bonnes" notes à tous ses devoirs, aussi médiocres soient-ils ? Certes, je vais lui faire plaisir, mais vais-je vraiment pour autant agir bien envers lui ? N'est-ce pas en réalité le meilleur moyen que j'aie de lui faire rater son bac en toute bonne conscience (quoique j'aurais mauvaise conscience, ça j'en suis sûre) ? Ne serais-je pas en fait poussée par mon amour aveuglant à tout faire pour le faire redoubler, et le garder ainsi égoïstement auprès de moi un an de plus (c'est que c'est dur, sachez-le, ils finissent tous par s'en aller, et souvent je ne les revois plus jamais, mes chers élèves...) ? Bref, aimer, ça ne semble pas non plus pouvoir être ce en quoi consiste notre devoir, à moins qu'on ne donne un sens très particulier à ce terme d'amour... Mais alors, notre devoir, c'est quoi ?

Notre devoir, ce n'est pas de faire plaisir, ce n'est pas d'aimer : c'est de respecter (mais oui, vous le connaissez bien aussi, ce terme-là, il pourrait même presque finir, sic, par ressembler à un mot à la mode). Nous devons absolument respecter ce qui exige de l'être, c'est-à-dire avant tout les autres hommes, mais aussi soi-même tant qu'à faire, y a pas de raison, on est bien tous égaux, donc pourquoi faudrait-il se traiter soi-même comme un cas à part ? -- Et peut-être y a-t-il encore autre chose à respecter, mais là n'est pas mon propos, même si je peux quand même vous glisser au passage que  je ne suis pas vraiment sûre qu'il y ait fondamentalement grand chose d'autre à respecter que l'humanité et ses représentants (Cf. Écologie notamment)...

Mais respecter, c'est bien gentil, ça semble très "politiquement correct" même, mais qu'est-ce que ça veut dire exactement -- puisque ça ne veut dire ni faire plaisir ni aimer ? Respecter, fondamentalement, c'est traiter un être conformément à ce qu'il est, et donc à la valeur qui découle de son être ; inversement, lui manquer de respect, c'est par conséquent le prendre pour moins que ce qu'il est. Si on l'applique à l'homme, ça veut dire que respecter un homme, c'est le traiter comme un homme -- et c'est tellement évident que ça pourrait en paraître stupide, je sais, mais en fait ce n'est pas évident du tout, comme vous n'allez pas tarder à le constater, si ce n'est déjà fait.

Or, pour faire simple, l'être de tout homme, ce qui fait qu'il est un homme et pas autre chose, et du même coup constitue sa valeur foncière, sa dignité et son égalité avec tous les autres, c'est que c'est un être doué de raison, c'est-à-dire capable de réfléchir pour trouver la vérité et décider librement de ce qu'il veut, au lieu de suivre aveuglément ce qu'il ressent et de se précipiter brutalement sur la première occasion de plaisir qui passe par là. Bref, ce qui fait qu'un homme est un homme (et pas une pierre ou une scarole ou un chien), comme le ressassent les philosophes depuis fort longtemps déjà, c'est sa raison. Donc, et c'est là que je veux en venir, ne vous égarez pas en cours de route, je sais que c'est sacrément long, mais faites un effort c'est important, respecter un homme veut dire le traiter en être doué de raison, c'est-à-dire en "vrai homme" (pas en gros balèze poilu, vous comprenez bien que c'est pas ça que je veux dire). Or, traiter quelqu'un en être doué de raison, ça consiste en quoi exactement ? Et voilà qu'on en arrive enfin au cœur du sujet : ça consiste à le prendre pour un être capable de contrôler ses sensations diverses et variées par sa réflexion --  c'est-à-dire pour ce qu'il est vraiment, à savoir un homme donc, c'est ce que je me tue à vous expliquer --, et donc capable notamment de comprendre la vérité, même si elle est douloureuse ou contrariante ou complexe. Donc, y a pas de doute, il faut la lui dire, cette sacrée vérité, si on veut le respecter (et c'est ce qu'on doit faire, je vous rappelle). Eh oui, qu'elle le fasse souffrir ou pas, qu'on ait un faible pour lui ou qu'il ait tendance à nous insupporter, notre devoir, c'est de lui dire la vérité parce que c'est un homme, un "vrai" comme tout homme, et qu'on doit respecter son humanité.

Moralité (et c'est vraiment le cas de le dire), si je mens à quelqu'un, c'est que je considère mine de rien qu'il n'est pas assez doué de raison, que je le juge soit trop bête, soit trop sensible, trop incapable de contrôler ce qu'il ressent, pour découvrir la vérité. Bref, en fait je le prends pour un "sous-homme", inférieur à moi qui suis à la hauteur de cette vérité que je veux lui cacher, et c'est bien en cela que je lui manque de respect même si je ne m'en rends pas compte (quoique... j'ai quand même mauvaise conscience). Parce que, même si je me crois pleine de bonnes intentions, cherchant à l'épargner, le protéger, peut-être parce que je l'aime, ou au moins que je compatis à sa souffrance, en réalité je suis en train de le réduire à une "pauvre" chose, incapable de se raisonner...

D'ailleurs, vous avez peut-être remarqué si vous êtes attentifs, je viens du même coup de vous expliquer pourquoi mentir est aussi me manquer de respect à moi-même. Parce que je vous rappelle que je me dois aussi respect à moi-même (y a pas de raison de m'oublier comme ça), c'est-à-dire que moi aussi, je dois me traiter en être doué de raison. Dès que je me retrouve tellement entraînée par ce que je ressens que j'en oublie ma raison (non pas que je l'aie vraiment perdue, ça se perd difficilement une chose pareille), je me maltraite moi-même puisque je me comporte en être déraisonnable, donc pas vraiment en homme. Or, en général, pourquoi croyez-vous que j'en arrive à manquer de respect aux autres, si ce n'est parce que je me laisse ainsi aller à me manquer de respect à moi-même en n'étant pas raisonnable ? C'est bien parce que je me laisse entraîner par mon petit faible pour lui, ou ma compassion eu égard à ses efforts acharnés, ou ma peur pour la carrosserie de ma voiture, que je vais mettre une "bonne" note à la fort médiocre copie de Gaston... Pourquoi lui mentir ainsi sinon ?

Cela dit, je le sais bien, que ce n'est jamais facile de faire ainsi abstraction aussi bien de nos propres sentiments que de ceux des autres pour entretenir des relations raisonnables, et notamment ne pas mentir ; ça pourrait même parfois sembler "inhumain"... Et pourtant, c'est le seul moyen de nous respecter tous les uns les autres. Et tel est notre devoir.

A moins que manquer de respect à quelqu'un consiste non seulement à le considérer comme "moins" que ce qu'il est, mais aussi à le prendre pour "plus" que ce qu'il est ? Là, ça se corse...


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