MOI JE


Surexposés - Pascal Bordaries 2000


Et moi, et moi, et moi ? Je suis un être conscient, et en particulier conscient de moi-même, c'est-à-dire que j'existe non seulement pour les autres, de l'extérieur, mais aussi pour moi, de l'intérieur. N'est-ce pas justement parce que j'ai ainsi conscience de moi que je peux me désigner moi-même, donc parler à la première personne, dire «je» (et passer ma vie à me prendre la tête à mon sujet) ? Mais qu'est-ce que cette sacro-sainte conscience censée me distinguer de l'animal ? Comment m'est-il possible d'avoir conscience de moi, de me voir en quelque sorte moi-même de l'intérieur ? Serais-je que, moi qui fais pourtant tant d'efforts pour être simple, je suis double ? Qui suis-je donc ?

«J'ai conscience de moi.» Dans cette histoire, il apparaît clairement que nous sommes deux : il y a «je», et il y a «moi». «Je» suis celui qui a conscience (de «moi»), et «moi» est celui dont «j»'ai conscience. «Je» est en quelque sorte l'œil qui voit («l'œil de la conscience»), et «moi» la réalité qui est vue. En termes plus rigoureux, «je» suis le sujet conscient, et «moi» l'objet dont ce sujet a conscience, ce qui lui est ob-jecté, c'est-à-dire étymologiquement ce qui est posé devant lui. Ainsi, que j'aie conscience de moi implique que je sois capable de me dédoubler, d'être à la fois sujet et objet, de me prendre moi-même pour objet. Étrange : je peux devenir deux tout en restant un ! Serait-ce que je suis autre chose qu'un tas de chair fraîche (bientôt avariée) ? Qu'il y a en moi quelque chose qui échappe aux propriétés de la matière, donc quelque chose d'immatériel ? Un esprit ? Un esprit, ce fantôme? Et pourtant... Si mon corps n'était pas en quelque sorte «hanté», pourrait-il se dédoubler ainsi tout en restant lui-même, se voir lui-même ? Ma conscience de moi serait donc bien un indice qu'il existe en moi quelque chose d'irréductible au seul cerveau, précisément ce qu'on appelle un esprit, dont la propriété essentielle serait qu'il est capable de se voir lui-même ainsi que ce qui se passe en lui -- même si, peut-être, sans doute, un certain inconscient s'amuse à y brouiller quelques pistes. En bref, avoir conscience de moi implique que «je» peux prendre un certain recul, une certaine distance, par rapport à «moi» tout en restant moi-même, c'est-à-dire que je sois un esprit doté d'une espèce d'œil intérieur qui lui permet de se voir lui-même, c'est-à-dire que je sois loin d'être simple mais au moins double...

Néanmoins, non seulement je dois être à même me dédoubler, mais je dois aussi pouvoir me dédoubler tout en sachant que «je» suis identique à «moi», que nous formons à nous deux une seule et même personne. Sinon, je ne dirais pas «je» comme une grande, mais régresserais au stade du petit enfant qui parle de lui à la troisième personne, parce que, l'innocent, il n'a justement pas encore conscience que le «moi» qu'il observe est le même individu que le «je», l'œil intérieur, qui observe. Contorsion intérieure ô combien tordue, il faut donc à la fois que «je» prenne une certaine distance par rapport à «moi», et que «je» sache que «moi» dont «j»'ai conscience est la même personne que «je» qui ai conscience ! Sinon, si ces deux positions carrément contradictoires ne sont pas simultanément adoptées, alors c'en est fini de la conscience de moi -- et donc de moi :

  1. soit je ne me dédouble pas, c'est-à-dire que «je» n'ai aucun recul par rapport à «moi», nous sommes en quelque sorte voluptueusement englués l'un dans l'autre, et alors je ne vois rien de moi (vous y arrivez, vous, à voir ce que vous avez en plein dans l'œil ?) : je suis devenue si simple et spontanée que je m'échappe totalement -- et que ça peut mal tourner !
  2. soit je ne réalise pas que «je» qui ai conscience est la même personne que celle dont il a conscience («moi»), et alors je ne suis plus simple du tout, carrément double, et, grave, en arrive à me vivre à la troisième personne, comme une autre, comme si tout ce qui arrivait à «moi» ne concernait en aucun cas «je» peinardement installé en son for intérieur...

Dans les deux cas, je n'ai pas conscience de moi. Alors, bizarre, il n'y a plus au sens propre ni «je» ni «moi» ! Ne vous en déplaise, «je» est en effet celui qui voit «moi», et «moi» celui qui est vu par «je» : si «je» ne vois pas «moi», les deux disparaissent simultanément. Quand je n'ai pas conscience de moi, je ne suis plus : certes, j'existe encore, mais plus en tant que sujet capable de dire «je», simplement en tant qu'objet qui peut être désigné de l'extérieur à la troisième personne. Imaginez (mais pas trop quand même, vous allez voir pourquoi) que je perde conscience : évanouie, «je» ne suis plus là ! Car je n'existe plus pour moi, je ne suis donc plus qu'une «elle» qui n'existe que pour les autres, pour vous, de l'extérieur. Je ne peux même plus être un «tu» pour vous, puisque «je» ne suis plus là, que vous ne pouvez plus vous adresser à moi ! «Je» suis vraiment partie, il n'y a plus qu'«elle» qui n'est pas moi ! Alors, dorénavant, arrêtez je vous en supplie de massacrer diversement le fameux « je pense donc je suis » de notre Descartes national : c'est notamment ça qu'il voulait dire, que si je ne pense pas, je n'ai conscience de rien donc pas conscience de moi c'est sûr, donc je ne suis pas (ya plus qu'«elle» !). 

Néanmoins, heureusement, il n'est pas nécessaire que je pense explicitement à moi, à mon petit nombril et ses historiettes pour avoir conscience de moi et exister en tant que telle. Il suffit que je pense, peu importe à qui ou à quoi, à vous par exemple, pour immédiatement savoir que c'est bien «moi» qui pense, c'est-à-dire que «je» qui pense est bien la même personne que «moi», que nous ne formons bien qu'un malgré notre dualité possible. Ce serait même la vérité la plus évidente pour nous tous -- à partir du moment où nous savons dire «je» en tout cas : ce que je pense, c'est bien moi qui le pense, bref « je suis bien moi » même si je ne pense pas à moi pour une fois ! « Je pense, donc je suis », c'est ça aussi que ça veut dire, que si je pense, alors je sais immédiatement que j'existe bien comme un véritable sujet, c'est-à-dire un «je» identique à son «moi».

Pourtant, ne peut-il arriver que je n'aie plus conscience de moi sans pour autant perdre conscience, quand je suis tellement concentrée sur autre chose que moi (si si, je peux y arriver !) que je suis détournée de moi, c'est-à-dire distraite ou divertie, voire absorbée et même carrément mise «hors de moi» ? Alors j'ai bien conscience de quelque chose qui justement me permet de m'oublier à moi-même, mais sans avoir le moindre recul par rapport à moi, c'est-à-dire que «je» et «moi» coïncident au point que mon être est totalement engagé dans ce que «je-moi» est en train de faire, mais la conséquence est qu'ils n'existent plus au sens propre ni l'un ni l'autre : je suis «captivée» (et moi aussi), donc je ne suis plus vraiment là (et moi non plus)... A vous de me faire revenir à moi !


autres pensées fillosophiques