MOI JE (ENCORE !)

 

Bon, maintenant j'ai conscience de moi, mais comment savoir qui je suis, moi (parce que ça, ça m'intéresse sérieusement) ? Qu'est-ce donc qui fait que je suis moi, cet être absolument unique, et pas un autre ? En quoi mon identité peut-elle bien consister, elle qui fait que je suis censée rester identique à moi-même même si je passe ma vie à changer ? Qui suis-je vraiment, «je» ou «moi» ?

 

Apparemment, c'est simple (bien qu'un peu laborieux), il suffit que je m'examine pour en apprendre long sur moi : je suis quelqu'un qui enseigne la philo, qui ai telles idées, qui ressens certaines choses de manière particulièrement aiguë... Je pourrais m'amuser à dresser la liste de tout ce que j'observe sur mon compte, et je saurais à peu près qui je suis. Et pourtant non ! Même à admettre que j'aie conscience de tout ce qui se passe en moi -- ce qui est plus que douteux, tout ce que je pourrais obtenir sur mon compte me concernera peut-être «moi», mais pas «je» (cf. "Moi Je") : parce que, contrairement à ce que vous vous empressez de croire naïvement, ce n'est pas «je» qui enseigne la philo, c'est «moi» ; «je», il se contente d'observer «moi» faisant cours (vous avez déjà rencontré un œil, qui plus est un œil intérieur capable juste d'avoir conscience, faire de la philo ?) ; ce n'est pas «je» qui suis en train d'écrire, c'est encore «moi»... Tout ce qu'est «moi», «je» ne le suis pas, car c'est justement parce que «j»'ai pris du recul par rapport à «moi», parce que «j»'ai cessé d'être «moi», que je peux dire que c'est «moi» qui le suis. Et ce qu'il y a de terriblement frustrant et inquiétant, c'est que «je» ne peux jamais connaître «je», «je» m'échappe toujours, «je» ne peux connaître que «moi» (un œil ne peut pas se voir lui-même, il ne peut tout voir sauf lui...) ! La conscience peut avoir conscience de tout, sauf d'elle-même...

Or, en fait, ce que j'aimerais fondamentalement -- narcissiquement -- savoir, c'est ce que «je» suis en tant que sujet, ce qui fait que je suis moi, et non pas simplement ce qui concerne mon «moi», mon être objectif. Car ce que je suis vraiment, mon véritable être, mon être «profond», n'est-ce pas ce «je» bien plutôt que ce «moi» que «je» me contente d'observer? Ce «moi» objectif n'aurait-il pas pu être tout autre sans que «je» cesse pour autant d'être «je» ? Ce qui fait que je suis moi, individu unique à la fois identique à lui-même et autre que tous les autres, n'est-ce pas nécessairement «je» plutôt que «moi» ? Par exemple, «moi» est prof. de philo : or, si «moi» était Ministre de l'éducation, ne serais-je pas pourtant toujours moi-même, «je» ne serait-il plus «je» ? De plus, n'y a-t-il pas plein de profs de philo qui ne sont pas du tout pour autant moi («je») ? De même, «moi» est particulièrement sensible à telle chose, ou bien soutient telles idées : cesserais-je d'être moi-même, d'être «je», si je («moi») changeais de convictions ? D'ailleurs, il y a dix ans, avais-je déjà les mêmes ? Et ne sommes-nous une multitude à les partager ? N'est-ce pas «moi» qui change tandis que «je» reste le même, que je reste identique à moi-même ? Finalement, être prof. de philo, ressentir et penser telles choses..., ne sont-ce pas simplement des rôles que «je» joue -- certes très sérieusement --, mais dont «je» pourrais changer pour peu que je le décide ? Des rôles qui ne collent donc aucunement à ma «véritable peau» et que bien d'autres que moi peuvent jouer ? Tout ce que «moi» est objectivement est-il finalement jamais autre chose que le costume de cette grande scène qu'est la vie, le masque, de «je»?
D'ailleurs, peut-être l'avez-vous entendu, mon grand copain Kierkegaard, affirmer que «la vérité est la subjectivité» : eh oui, en ce qui concerne «je» (et donc vos «je» eux aussi, ne vous en défendez pas !), être objectif, c'est être purement superficiel ! Vous aurez beau me connaître parfaitement objectivement, «je» vous échapperais toujours... La preuve : même si j'avais un clone objectivement totalement semblable à moi, il ne serait pas moi, et je ne serais pas lui : nos deux «je» resteraient irréductiblement autres même si nos deux «moi» jouaient exactement le même jeu.

D'ailleurs, ne  vous est-il pas arrivé de vous sentir blessé parce qu'autrui semblait justement se laisser prendre à l'un de vos jeux ? «Toi la prof. de philo...» - «Je» ne suis pas prof. de philo. ! Arrêtez de prendre au sérieux ce qui n'est qu'un de mes rôles ! «Je» suis tout autre chose, et «je» pourrais vous réserver bien des surprises si «je» voulais. Mais vous ne cherchez pas à savoir qui «je» suis, vous ne vous intéressez qu'à «moi»... Vous passez votre temps à m'«objectiver», c'est-à-dire à me juger sur mon être objectif, à me définir comme si j'étais un objet condamné à être définitivement ce qu'il est objectivement (c'est vrai, un stylo est définitivement objectivement un stylo), alors que «je» suis un sujet qui n'est justement pas réductible à son être objectif («je» ne suis pas «moi», «je» ne suis pas définitivement condamnée à être prof. de philo) ; vous ne cherchez pas à me connaître en tant que sujet, à savoir qui «je» suis vraiment : indéniablement, «l'enfer, c'est [vous] les autres» (Sartre) qui ne cessez de nier qui «je» suis ! Et en plus, «je» suis déjà moi-même mon propre enfer parce que je ne peux pas faire mieux que vous : je ne peux pas mieux saisir «je», «je» suis aussi condamnée à m'objectiver moi-même, à ne me saisir que comme «moi» à partir duquel j'essaie désespérément de me connaître... Ainsi, «je» ne suis pas «moi», je ne suis pas ce que je suis objectivement : le propre d'un sujet, c'est qu'il n'est pas ce qu'il est, ou est ce qu'il n'est pas, contrairement à un objet qui est, bêtement, logiquement, ce qu'il est.

Donc, pourquoi ne pas essayer de vous (et me) faire croire que «je» suis toujours plus et mieux que «moi», puisque vous ne le saurez jamais ? Tentant...

En tout cas, je ne suis pas qui vous croyez !


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