OBÉISSANCE

 

Obéissance ? Beurk ! "Vertu du troupeau bien dressé, bien déresponsabilisé, incapable de s'affirmer..." Entre mes élèves et mes amis anarcho-archangéliques, que ne l'aurais-je entendu, ce refrain ! Et pourtant ? Ne peut-on pas obéir librement ? Et même, ne peut-on pas obéir que librement ? Le véritable mouton, est-ce vraiment celui que vous croyez ? Ne serait-ce pas plutôt celui qui s'est laissé persuader qu'en obéissant il se soumet ? Qu'il n'a pas le choix, qu'il n'a qu'à s'applatir ? Qui ne se vit finalement donc plus que comme pauvre victime du fameux "système", à qui il donne effectivement tout pouvoir en s'humiliant comme ça ? Et qui en arrive à se forcer artificiellement, une fois de temps en temps, à désobéir en croyant affirmer sa liberté par là ?

 

Évidemment, le plus souvent, on se dit qu'on n'a pas le choix, qu'il faut nécessairement obéir sous peine de représailles diverses et variées. Eh oui, si vous ne me rendez pas vos devoirs, vous aurez 0 (et c'est sur 20 !), ou deux heures de colle, ou, calvaire suprême, une engueulade entre quatre zyeux... Malheur à vous ! Alors on se soumet, on obéit par peur. Et c'est vrai que cette peur d'être puni, on ne l'a pas choisie... Et pourtant... me les rendez-vous toujours, vos devoirs ? Eh bien non, je l'avoue, ils existent encore ces chenapans capables de défier ma terrible autorité en osant ne rien me rendre de l'année ! Alors quoi ? Seraient-ce qu'ils sont des héros osant braver tous les interdits (ou bien, évidemment, que je manque cruellement d'autorité...) ? Moi, je crois plutôt que ce sont de petits malins qui ont compris que, quoi que je fasse, je ne pourrais jamais les forcer à faire un devoir : j'aurais beau les harceler, les frapper, les torturer, s'ils refusent de s'y mettre, je ne les y mettrais pas ! Et ils ont raison (pourvu que ça ne se sache quand même pas trop...), en effet, au sens strict, on ne peut jamais forcer qui que ce soit à obéir (même la menace de mort, les héros stoïques sont capables d'y résister)... Et c'est pourquoi, apparemment, désobéir permettrait d'affirmer sa liberté en refusant de l'unir à celle d'une autorité extérieure.

Néanmoins, réfléchissez un peu petits malins ! Vous avez déjà fait le premier pas... Si je ne peux pas vous forcer à m'obéir, quelle conséquence allez-vous en tirer ? Oui, oui, continuez à penser... Eh oui, vous avez trouvé, ça veut bien dire que, si vous m'obéissez, ce n'est pas parce que je vous y aurais forcés, mais parce que vous l'aurez vous-même décidé ! Quelle révélation : on n'obéit jamais que parce qu'on a choisi d'obéir, c'est-à-dire librement !

Certes, il faut sans doute introduire quelques nuances : le choix d'obéir est bien sûr sous influence. C'est bien le but des punitions que de dissuader de désobéir trop facilement en faisant pencher la balance du côté de la légalité... Néanmoins, choix il y a : à chacun de voir s'il préfère désobéir et être puni, ou obéir et ne pas l'être. Et, je le répète, c'est bien un choix : il est toujours possible de désobéir bien qu'on n'en ait pas le droit (n'est-ce pas, mes petits malins ?). Évidemment, il faudra ensuite en subir les conséquences, mais on l'aura voulu (choisi). Alors, la question est de savoir comment on affirmera le mieux sa liberté : en refusant d'obéir, c'est-à-dire en s'affirmant contre une autorité, ou bien en acceptant d'obéir, c'est-à-dire en décidant de se rallier à sa cause ?

Et c'est là que les choses se corsent : en effet, ne choisir d'obéir que par peur des représailles, ce n'est pas très glorieux, ce n'est pas affirmer positivement sa liberté... Alors, tant que les peines encourues restent aussi douces que celles que je peux infliger, on préfère faire le petit malin et désobéir pour faire "viril". Sinon, on s'écrase en se convainquant (soi-même !) qu'on n'avait pas le choix (or, je le répète encore, on l'avait -- sauf, je vous l'accorde, s'il y a menace de mort, car en fait je ne suis ni héroïque ni stoïcienne) et que ce n'est donc pas de notre faute si on a obéi ; et c'est là qu'on commence à bêler à qui veut l'entendre (et ils sont nombreux, ça les arrange bien...) qu'on n'est pas libre, qu'on est piégé par le "système" etc. etc... Et ça arrange bien les autorités aussi. Finalement, ça arrange tout le monde (et moi aussi : je serais mal barrée si vous découvriez tous que vous pouvez ne pas me rendre vos devoirs) !

Pourtant, réfléchissez encore... Si vous, mes bons élèves, me rendez quand même presque tous vos devoirs, est-ce vraiment seulement par peur des mes terribles 0 ? Ne serait-ce pas pour une raison plus profonde (pitié, dites-moi que oui, sinon, vos devoirs, vous pouvez vous les garder !) ? Parce que vous voudriez apprendre à philosopher en profitant de mon aide éclairée ? Et n'est-ce pas pour ça que vous êtes de vrais grands malins, bien plus libres encore que les petits malins ? En d'autres termes, n'est-il pas possible d'obéir parce qu'on a compris que ce qui doit être fait doit être fait parce que c'est profitable ou juste ou bon ? De positivement décider d'obéir parce qu'on a su voir que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire (indépendamment de ses petits problèmes personnels de 0) ? De se forcer soi-même à obéir contre toutes les tentations vasouilleuses de se faire plaisir, parce qu'on a soi-même saisi que c'était notre devoir ? Alors, on affirme bien sa volonté contre tous ses désirs capricieux qui nous entraînent si souvent à faire n'importe quoi n'importe comment. Et on n'obéit qu'à soi-même...

Évidemment, petite précision quand même, tout ça ne peut marcher que si l'autorité à laquelle on doit obéir est légitime et juste (comme moi !)...


 

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