PLAISIR

 

C'est amusant comme le plaisir a toujours fait frémir philosophes et moralistes de tous poils... Épicure lui-même, épicurien en diable s'il en est, s'en méfie comme de la peste. Mais quoi ? Qu'on ne soit pas là pour rigoler, c'est sûr, mais cela signifie-t-il qu'il faille absolument s'abstenir de chercher à se faire plaisir ? La quête du plaisir concurrence-t-elle si viscéralement la sage raison qu'elle doive la constituer en ennemi privé numéro un ? Fait-elle nécessairement de nous des imbéciles -- même pas toujours heureux, et d'autant plus imbéciles de ne même pas savoir être heureux ? Pire encore, nous condamne-t-elle à n'être que de sales égoïstes intéressés et profiteurs ? Et pourtant, ces mêmes austères ascètes ne nous encouragent-ils pas à chercher à faire plaisir aux autres ? Le plaisir d'autrui serait donc avouable et pas le mien ?

 

Vous la connaissez, j'en suis sûre, votre prof de philo favori a bien dû vous la raconter, cette sombre histoire des prisonniers de la caverne, enchaînés, condamnés à ne voir que les ombres projetées sur la paroi du fond, manipulés par d'habiles marionnettistes ne se gênant pas pour exploiter leur captivité (Platon - "L'allégorie de la caverne", République VI). Et vous le savez, bien sûr, que ces prisonniers, c'est nous, nous autres pauvres hommes prisonniers de notre sensibilité, rivés au plaisir, aveugles à tout ce dont nous ne pouvons jouir d'une manière ou d'une autre, prêts à nous laisser persuader par quiconque sait nous être agréable... Eh oui, pourquoi se casser la tête alors qu'il suffit de se laisser langoureusement porter par la vie pour profiter des occasions qu'elle nous offre de-ci de-là ? Se prendre la tête, s'interroger, douter, chercher, quelle angoisse et quelle humiliation (dur de soupçonner que peut-être rien n'est si simple qu'on le croyait, et pire encore, que peut-être on s'est trompé sur toute la ligne, que peut-être on n'a pas raison du tout ; sacrément éprouvant de se remettre en question) ! Et, en plus, c'est carrément inutile (c'est vrai ça, à quoi bon savoir quel genre de crunch il y a bien pu y avoir avant le big-bang ?). Surtout qu'il y en a d'autres qui le font très bien à notre place (s'ils n'ont que ça à faire, tant pis pour eux). Joindre l'utile à l'agréable (cf. Inutilité), voilà tout ce à quoi nous aspirons. (A moins, évidemment, d'être un sale intello névrotiquement orgueilleux, qui ne peut jouir que du plaisir de savoir, savoir mieux que les autres, mais çui-là, c'est un véritable cas.) Et voilà dans quel triste état d'esprit la recherche du plaisir nous mettrait, d'autant plus triste que nos diverses et variées opinions toutes-faites et illusions nous rendraient en effet la vie plutôt agréable, et que, notre caverne, nous y serions donc vraiment attachés.

Et en plus, quittons l'allégorie, cette hyper-sensibilité au plaisir nous priverait vraiment de toute liberté. Eh oui, sentir, ressentir, c'est toujours subir, être passif, pâtir (le terme "passion" ne trompe pas sur la marchandise). Qui d'entre vous oserait prétendre qu'il choisit ce qu'il ressent, ce qu'il goûte, ce qu'il aime ? Et que, lorsqu'il ressent, que ce soit de l'ordre de la souffrance ou du plaisir, de la joie, de la jouissance, cette sensation ou ce sentiment n'est pas essentiellement causé par autre chose que lui, qui ne dépend pas de lui, qu'il n'est pas touché de l'extérieur, attaché à l'extérieur, ébranlé par l'extérieur ? Oui, la rencontre tant attendue avec l'être aimé qui me transporte de joie, malgré les trésors de séduction que j'ai développés pour la provoquer, ne dépend foncièrement pas de moi, mais de lui (et des circonstances, bien sûr) ; sans parler du fait que, si je l'aime lui, je n'y suis pas non plus pour grand-chose, c'est bien "parce que c'était moi, parce c'était lui", et ça, puis-je honnêtement prétendre l'avoir choisi ? Même et surtout les plus grands bonheurs, je les subis. Être sensible, c'est être vulnérable au monde extérieur, aux autres, impressionnable, disponible, bref c'est pas très viril. Stoïquement se réfugier dans "sa forteresse intérieure", dans la sûre raison qui le sait, elle, que s'attacher à ce qui ne dépend pas de nous, c'est s'aliéner, voilà qui serait être vraiment libre, imperturbablement intouchable, donc indépendant de toute influence extérieure. D'autant plus qu'elle peut facilement nous le démontrer, cette chère saine raison, que rien ici-bas ne vaut objectivement la peine de mettre notre âme dans tous ses états, que seule notre propension à sensuellement nous illusionner peut nous le faire croire. "Si tu aimes un pot de terre, dis-toi que tu aimes un pot de terre ; ainsi, s'il se brise, tu n'en seras point troublé. Si tu aimes ta femme ou ton fils, dis-toi que tu aimes un être mortel ; ainsi, s'ils viennent à disparaître, tu n'en seras point troublé", élémentairement rationnel comme le montre Épictète. Ainsi, pas de doute possible, être purement raisonnable, ou au moins toujours maîtriser raisonnablement sa sensibilité pour n'être jamais ni aveuglé ni aliéné par l'insidieux plaisir, c'est ça, être vraiment sage et libre (même si c'est bien sûr en fait un peu plus compliqué -- cf. "Être adulte").

Sachant qu'en plus, pire même que tout ce qui précède si c'est encore possible, la recherche du plaisir est carrément immorale. Elle nous rend égoïstes, intéressés, prêts à utiliser autrui sans scrupules pour peu qu'il puisse nous faire jouir d'une manière ou d'une autre. En effet, que croyez-vous qui puisse nous pousser à frapper, à torturer, à tuer autrui, si ce n'est le fait que ça nous fait plaisir au nom d'un sentiment ou d'un autre ? Il m'a offensée ? Je me soulage en enfonçant le couteau où je sais bien qu'il a des plaies... Il m'a séduite ? Je jubile en le menaçant des pires choses si par inadvertance il s'éloignait trop... Mais le plaisir est encore plus insidieux, il ne se contente pas d'intervenir avec les grandes passions, il est aussi et surtout instigateur des calculs immoraux les plus quotidiens : si je ne respecte autrui que dans l'espoir qu'il me respecte à son tour ou que j'en aurais bonne conscience, je ne suis aucunement morale, et même honteusement immorale, puisque je ne le fais finalement que pour en tirer un profit personnel, pas du tout pour lui, altruistement, généreusement. Plus nettement mesquin encore, si je ne le respecte que par peur des représailles que j'encours au cas où je ne le ferais pas... Alors, même si j'ai sauvé les apparences et suis restée politiquement fort correcte, je ne l'ai en fait absolument pas respecté, mon ami autrui, je n'ai aucunement obéi à l'impératif catégorique par lequel la grave voix de la raison s'efforce inlassablement de me rappeler à l'ordre kantien : "Agis de telle sorte que tu ne traites jamais l'humanité, aussi bien dans ta propre personne que dans celle d'autrui, seulement comme un moyen, mais toujours en même temps comme une fin". C'est que toute personne est une fin en soi, qui existe fondamentalement pour elle et rien que pour elle, qui a de la valeur par elle-même et pas par autre chose (cf. "Inutilité"), et que, mine de rien, je lui manque de respect dès que, d'une manière ou d'une autre, j'en fais un simple moyen pour satisfaire mes fins à moi (en particulier, bien sûr, cette fin accaparante qui consiste à me faire plaisir à moi).

Évidemment, ce que je devrais faire, c'est l'oublier totalement, mon sale plaisir, pour me consacrer à la recherche de celui d'autrui. Ca, ce serait   altruiste. Lui offrir une glace au chocolat quand il en a envie, lui dire qu'il n'est pas si bête pour le rassurer, le caresser quand il est dans mes bras... En voilà des actions qu'elles seraient bonnes !  Et pourtant, n'est-ce pas parfaitement injuste d'encourager son plaisir à lui, et de condamner le mien (moi qui croyais avoir entendu dire qu'on était tous égaux) ? D'ailleurs, si je cherche ainsi à lui faire plaisir, n'est-ce pas toujours parce que ça me fait plaisir à moi, parce que ça m'arrange bien en fait ? Et surtout, admettons même que je sois parfaitement désintéressée -- savez-vous jamais ? --, est-ce vraiment si moral que ça, de lui faire plaisir ? Est-ce vraiment le respecter que de le bourrer de glaces au chocolat tout en le caressant voluptueusement sur le canapé dans le sens du poil ? Ne serait-ce pas plutôt l'enfoncer lâchement dans son narcissisme bientôt obèse ? Et toutes les morales, quoi qu'elles affichent, semblent bien d'accord : il ne faut pas mentir, même si c'est pour faire plaisir à autrui, parce que, en tant qu'être raisonnable, il a droit à la vérité et est de taille à l'affronter ; et gâter n'est pas respecter, loin de là -- c'est pourrir. Autrui est toujours un homme, un vrai, au même titre que moi, et dès que je commence à le chouchouter, je le traite comme un enfant (ou pire encore, comme une femmelette), un inférieur donc, dont je prétends savoir mieux que lui ce qui est bon pour lui, bref je joue à la maman, et ça, c'est pas bien du tout [pardon maman, mais c'est vrai quand même quoi]. Comme quoi, "s'aimer les uns les autres", c'est bien gentil, mais pas si gentil en fait... Mais, au moins, justice est rétablie : le plaisir de l'autre, il n'est pas meilleur que le mien, c'est toujours ça de gagné (de perdu).

Moralité, une fois de plus, elle a raison, la raison (normal, c'est son boulot) : si je veux être une bonne femme (mais c'est pareil pour les bons hommes), je dois être parfaitement raisonnable et traiter autrui en être lui-même parfaitement raisonnable, faisant fi de toute sensibilité, aussi bien de son plaisir que du mien. A la limite, d'accord, reconnaissons-le, j'ai le droit de m'en préoccuper à condition qu'il ne s'oppose pas à notre dignité d'êtres doués de raison : lui (m')offrir une glace au chocolat s'il (je) manque de magnésium, lui dire qu'il est pas si bête s'il n'est vraiment objectivement pas si bête, le caresser si nous sommes clairement mariés ou pacsés ou scotchés... Et puis, quand même, le plaisir, il peut venir, on ne peut quand même pas l'en empêcher, mais seulement après, impromptu, comme la récompense imprévue de la bonne action (mais, surtout, j'insiste, il faut qu'elle soit imprévue, inattendue, sinon, ya plus de bonne action, mais une action bassement intéressée -- donc, plus de récompense non plus, et c'est bien fait).

Bref, finalement, le plaisir, on peut y avoir droit (ouf...), mais si et seulement si on ne l'a pas cherché. Sinon, vous l'aurez bien cherché... Ce qui rend la raison malade, en fait, c'est qu'on en fasse un but, voire, ô désolation, LE but. Parce que là, elle est vraiment mal la grandiose, elle le sait bien que, face à lui, ses buts à elle, la vérité, la liberté, le bien, tous ces trucs sublimement austères, sont bien mal barrés. Mais ce qui la rend profondément malade, c'est d'être raisonnablement contrainte de soupçonner que c'est peut-être bien toujours juste pour le plaisir que nous faisons tout ce que nous faisons ; parce que le pire du pire, à en perdre la raison, c'est qu'elle-même est justement capable de nous offrir les plaisirs sans doute les plus grands...


 
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