Dominique Dubien, arrtiste peintre

Dominique Dubien :
Voulez-vous prendre un café avec moi ? (détail)

 

RECONNAISSANCE

Je ne sais toujours pas qui je suis et, ô désespoir, je ne saurai jamais ce qui fait que je suis moi et pas un autre (cf. Moi Je (encore !))... Mais les autres, vous, au moins, ne pouvez-vous pas le faire ? N'êtes-vous pas mieux placés que moi pour me connaître ? Ne pourriez-vous pas m'aider ? Pourtant, comment seriez-vous capables de saisir ma subjectivité mieux que moi-même ? Ne vous reste-t-elle pas au contraire nécessairement à jamais cachée ? D'ailleurs, ne s'agit-il pas pour vous de me reconnaître plutôt que de me connaître ? Mais que peut bien être une reconnaissance sans connaissance ? Une reconnaissance au sens où vous vous reconnaissez vous-même en moi, ou bien au sens où on reconnaît un terrain avant de décider de l'occuper, ou bien au sens d'une gratitude que vous me devriez du simple fait que je suis, ou bien quoi ?

La reconnaissance, c'est avant tout l'histoire non pas d'un mec, mais de deux mecs -- ou nanas, bien sûr ! ---, chez Hegel. Donc, c'est deux mecs qui se rencontrent, et chacun désire avant tout se faire reconnaître par l'autre comme un individu conscient, un sujet irréductible à son être objectif (comme un «je», donc), et non pas être traité comme un chien ou pris pour de la m.... Or quel meilleur moyen de prouver qu'on est bien un sujet (et non un simple objet) que de risquer sa vie ? Ne démontre-t-on pas ainsi qu'on est un esprit au-dessus de son corps, un sujet prêt à perdre tout son être objectif (toute sa vie, tous ses rôles, tous ses «moi»), donc autre chose que simplement lui ? Alors les mecs -- ou nanas -- en arrivent aux poings, ils se jettent à corps perdu dans une lutte à mort dans l'espoir d'affirmer héroïquement leur âme, leur "je"... Telle serait la première figure -- symbolique, je vous rassure -- des relations humaines : le rapport de force comme moyen de se faire reconnaître dans sa subjectivité par autrui, la «lutte pour la reconnaissance».
Mais ce n'est déjà pas si simple, n'allez pas croire, car cette lutte à mort ne repose pas que sur la force physique, loin de là, elle ne peut s'engager que parce que chacun des deux mecs a déjà saisi que l'autre, en face de lui, est un bien sujet, un être conscient capable de penser et de dire "je" : il ne se battrait pas ainsi contre un roudoudou ou un moulin à vent (en général en tout cas). Ce qui l'intéresse, c'est justement d'être reconnu par un autre sujet, un autre "je"...

Puis, suite de l'histoire, arrive le moment où l'un des mecs flanche (évidemment, aucun des deux ne tient vraiment à mourir, pas si fous, puisque ce que chacun désire fondamentalement, c'est être reconnu !) : il implore la pitié de l'autre, le supplie de lui laisser la vie sauve. Alors il a perdu, il est perdu le mec : il a reconnu qu'il tenait plus à son être objectif, à sa vie, qu'à l'affirmation de sa supériorité intérieure, de sa subjectivité, de sa liberté ; il a révélé qu'il tenait plus de l'animal, esclave de son instinct de conservation, que du «véritable homme», censé maîtriser ses instincts. Et c'est ainsi qu'il devient esclave de l'autre, le mec, puisque sa vie est entre les mains de ce dernier. Esclave de la peur de la mort, de la perte de son être objectif, on deviendrait nécessairement esclave des autres, leur "chose"... On serait une lâche petite subjectivité incapable de s'affirmer contre les autres, et donc condamnée à toujours dépendre d'eux, à devenir  leur pur objet...
A l'inverse, l'autre mec, le balèze, a réussi à s'affirmer comme supérieur, comme «véritable» sujet humain, maître de sa peur instinctive de la mort : en voilà un homme, un vrai, sur les plate-bandes de qui personne n'osera jamais marcher ! Il est devenu le «maître», maître de lui-même donc maître de quiconque ne l'est pas ; surtout, il a réussi à se faire reconnaître en tant que tel.  Et quelle reconnaissance ! Une triple reconnaissance : reconnaissance de sa subjectivité (indubitablement, il n'est pas un simple objet, mais un sacré sujet libre, un vrai mec -- ou nana !), reconnaissance-aveu au sens où l'autre n'a d'autre choix que de reconnaître sa propre faiblesse par rapport à lui, et reconnaissance-gratitude au sens où l'autre lui doit la vie qu'il daigne lui laisser sauve, où l'autre lui doit donc en quelque sorte tout (son être objectif en tout cas). Quel homme !
Mais surtout, là est l'essentiel, ce qu'il a réussi à obtenir, c'est que l'autre se constitue volontairement lui-même comme son esclave : c'est l'autre mec lui-même, du fond de sa subjetcivité apeurée, qui s'offre à lui en échange de sa vie sauve, qui proose en d'autres termes de devenir son objet. Il n'a donc pas seulement réussi à prendre son corps comme il se serait approprié des moulins à vent, mais aussi à captiver son âme, sa subjectivité, à le "posséder" corps et âme donc. Et c'est ça, et seulement ça, qui fait qu'il peut vraiment se sentir reconnu...

Or, où croyez-vous que vous ayez déjà pu vivre cette lutte vorace ? Si si, vous l'avez vécue... Je sais que vous le connaissez ce jeu si dévorant, le doux jeu de la séduction ! C'est la même histoire, l'histoire de deux êtres qui se rencontrent, chacun se mettant à désirer frénétiquement l'autre, désirant le séduire, le posséder corps et âme afin de se sentir exister, de s'affirmer, d'être enfin reconnu dans toute sa splendeur... Et c'est parti pour l'âpre tendre lutte : on s'allume, on se résiste, on s'approche, on se retire... Et voilà qu'arrive le moment où l'un des deux succombe, radicalement séduit, subitement captivé, conquis : il a perdu ! Et le voilà devenu esclave, "chose" de l'autre, et, surtout, chose consentante... Toute sa vie est dorénavant dédiée à l'aimé, suspendue à son regard... C'est lui LE maître. (Mais, je vous rassure, l'amour ce n'est pas que ça... Cf. Amour).

Mais est-il vraiment nécessaire d'en passer par là pour se faire reconnaître ? Les relations humaines sont-elles toujours ainsi fondamentalement ancrées dans un rapport de force ? Ne doit-on pas plutôt faire confiance à Levinas lorsqu'il déclare que "sur le visage d'autrui, est écrit « tu ne tueras point »" ? Pour te rencontrer et te reconnaître, toi l'autre, il me "suffirait" alors de savoir te regarder, de savoir voir ton visage (pas si facile...). Alors, loin d'avoir peur de ta liberté aux gros bras, ce que je découvrirais d'abord, c'est ta fragilité : il me serait si facile de te blesser, de te nier, de t'ignorer, de te tuer ! Quelle que soit la superbe objective derrière laquelle tu t'efforces de te cacher, dans ton visage, je verrais  ta radicale vulnérabilité : eh non, ne t'en déplaise, tu n'es pas ce héros prêt à écraser tout pour t'affirmer comme sujet libre, tu es plutôt cet être vacillant qui risque à chaque instant de ne pas être reconnu, d'être ignoré par moi...  Et c'est pour ça que tu me touches, et c'est pour ça que je te reconnais. Car, ce que je reconnais alors dans ton visage, c'est que tu es toi, sujet unique infiniment fragile, absolument irremplaçable, et que je n'ai pas le droit de te détruire même si je pourrais peut-être si facilement le faire (et, avouons-le, que ça peut parfois être tentant !)...

Néanmoins, l'histoire des deux mecs n'est pas terminée. Car celui qui a capitulé, acceptant de devenir l'esclave de l'autre à qui il doit la vie, donc tout son être objectif) travaille pour satisfaire le moindre des désirs de son maître, tandis que ce super mec se repose peinard sur les glorieux lauriers de sa victoire. Mais ça ne va pas durer... Progressivement, inexorablement, l'esclave deviendra maître du maître, tandis que le maître deviendra esclave de l'esclave. En effet, ce pauvre petit mec, à force de servir les désirs de son maître, apprend à être maître de ses désirs à lui, donc maître de lui. Ce n'est pas un esclave qui se laissera passivement entraîner par ses caprices, il sait leur résister, lui ! En plus, à force de travail, il acquiert des compétences et a donc de plus en plus de pouvoir sur le monde objectif, qu'il sait de mieux en mieux transformer en fonction de ses propres fins. En bref, grâce à sa subjectivité esclave, à sa peur de perdre tout être objectif, il finit par se construire lui-même, par acquérir de plus en plus d'être, par devenir objectivement «quelqu'un». Maintenant, il sait ce qu'il veut, et il est agriculteur, forgeron, cuisinier... et peut-être même philosophe (d'avoir tant réfléchi à cette liberté dont il a été privé) ! A l'inverse, le maître à la subjectivité certes si forte, ce super mec détaché de son être objectif, se laisse langoureusement entraîner par tous ses caprices sur lesquels il n'a pas la moindre maîtrise, et perd progressivement toute compétence jusqu'à devenir un pur «bon à rien», larve totalement dépendante des efforts de son esclave. Plus le temps passe, et moins il est objectivement grand-chose. Il tend à n'être plus qu'une pure subjectivité, un pur esprit, c'est-à-dire objectivement plus rien... Reconnaîtra bien qui reconnaîtra le dernier !

Et évidemment, vous l'avez compris, c'est la même chose pour la pauvre petite âme séduite, condamnée à se démener pour plaire encore et toujours à son aimé de maître qu'elle a si peur de perdre... Se pomponner, aller au gymnaze club, préparer de bons petits plats, lire les livres à la mode et les ringards aussi, apprendre à briller en société et ailleurs, et tout le reste encore ; en bref, elle va finir par devenir objectivement bien ! Tandis que lui, confortablement vautré dans la certitude de la conquête acquise, risque bien de finir objectivement mal... et seul !

Ya donc quand même une morale de l'histoire !

Et c'est là qu'enchaîne (certes, quelques temps plus tard) Sartre : «l'homme n'est que ce qu'il se fait». Ce serait trop facile -- même si ce n'est pas totalement faux et fortement tentant -- de prétendre que «je» suis autre chose que mon être objectif, «mieux» que lui, pure subjectivité irréductible à ce qu'elle est objectivement, pur «je» bien plus riche que tout le «moi», et d'en déduire que je suis donc en droit de totalement négliger mon être objectif, de ne plus rien faire pour construire mon identité. Ce qui fait que je suis moi, certes c'est ma subjectivité insaisissable prête à risquer son être objectif (sa vie), mais c'est aussi et avant tout ce que je fais objectivement de moi. Eh oui, ce qui fait que je suis moi, c'est finalement aussi et surtout que je suis prof. de philo ! Et n'allez pas vous tromper, ce n'est pas parce que mon "être profond" serait philosophe que je fais de la philo, au contraire, c'est parce que je fais de la philo que je suis philosophe ! Ce ne sont pas mes actes qui sont issus de mon être, mais mon être qui est issu de mes actes. Mon être n'est en fin de compte jamais que la somme des rôles objectif que «moi» joue («je» me contente de regarder). Et c'est pour ça que j'ai intérêt à bien jouer !

Moralité : ce n'est pas en m'affirmant héroïquement comme conscience subjective transcendant largement mon être objectif que je serai véritablement reconnu en tant que tel, puisque je finirai alors par ne plus apparaître que comme un pur esprit orgueilleux et fumeux (pur «je») qui gonfle tout le monde. Au contraire, c'est plutôt en étant humblement et peureusement attaché à ma vie, à mon être objectif (et à mon amant, bien sûr !), que je serai reconnue comme subjectivité, certes à jamais inconnaissable, mais me démenant pour me construire objectivement et ayant donc quelques chances de devenir une fille bien...


 

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