S'IL TE PLAÎT...

 

Les relations avec autrui, y a rien de plus compliqué (et de plus important) : entre le respect qu'on lui doit, la reconnaissance qu'il attend et tout ce qu'on peut partager avec lui, on ne sait plus où donner de la tête (ni du corps non plus d'ailleurs)... Que doit-on donc faire lorsqu'on se retrouve face à autrui ? Mais en réalité, ce n'est pas vraiment cette question-là qui me travaille, parce que ce qu'on doit faire, ce n'est pas vraiment un problème pour une fillosophe aussi informée que moi, c'est même très clair -- même si ce n'est ni forcément simple à comprendre ni toujours facile à faire : il faut le respecter en tant que tel, et donc d'abord en tant qu'il est homme (cf. Mentir), et ensuite en tant qu'il est autre (cf. Reconnaissance)... Ce qui me préoccupe en fait, c'est plutôt ce qu'il s'agit de faire avec autrui au-delà de ce qu'on lui doit (je sais, j'en demande beaucoup...). Car, ne peut-on pas faire plus que ce le seul devoir exige ? Plus encore, ne fait-on pas nécessairement autre chose que ce que le seul devoir commande -- sans bien sûr qu'il soit pour autant permis de le renier, donc, surtout, ne lisez pas ça tant que vous n'avez pas bien compris quel est votre devoir envers autrui -- dès qu'on rencontre vraiment l'autre ? Et même, se "contenter" de remplir son devoir envers autrui, n'est-ce pas un moyen assuré de ne pas le rencontrer, de se refuser à être vraiment deux ?

 

Bon, prenons un exemple : mes élèves. Je les vois tous les jours ou presque, et bien évidemment, face à eux comme face à quiconque, je m'efforce d'accomplir mon devoir moral, c'est-à-dire de les respecter en tant qu'ils sont des êtres humains eux aussi (n'allez jamais croire tous ceux qui vous diraient le contraire) : je ne les frappe pas, je ne leur mens pas, je ne les considère pas comme des abrutis, bref je ne les traite ni comme de simples machines à prendre des notes ni comme de purs moyens de gagner ma vie, mais au contraire je leur parle et même leur explique des tas de choses, et je vais carrément jusqu'à écouter leurs arguments (quand ils sont raisonnés)... Et en plus, j'essaie de remplir mon devoir professionnel, c'est-à-dire de les respecter aussi en tant qu'ils sont "mes" élèves : je ne bavarde pas en cours, je leur donne du boulot, je corrige leurs copies, je les punis quand ils exagèrent etc... Voyez, je fais du mieux que je peux. Pourtant, si j'en reste là, peut-on dire pour autant dire que nous soyons vraiment ensemble ? Ne sont-ce pas juste des relations formelles -- certes néanmoins bien réelles, y a qu'à voir dans quel état d'épuisement j'en sors --, où chacun reste fondamentalement bien sagement dans son coin parce que c'est la collectivité (humaine et scolaire) qui prime sur les individus ? -- Pour preuve, je l'avoue mais ne le répétez pas trop, y a même toujours quelques élèves dont je suis incapable de me souvenir du nom... Or, entrer en relation avec autrui, est-ce seulement ça ?

Et voilà que j'en suis arrivée à me demander si toutes ces histoires de devoir et de respect envers les autres ne seraient pas fondamentalement seulement une affaire solitaire entre moi et moi -- et pas du tout entre moi et eux : une affaire entre ma conscience -- morale ou professionnelle ou sociale -- et moi. C'est que, en m'efforçant de les respecter ainsi, tous ces dignes humains, une seule chose est sûre : je suis en parfait accord avec moi-même, j'ai "ma conscience avec moi", la "conscience tranquille" comme on dit ; en revanche, que je sois par là en quelconque véritable accord avec eux, ça, ça me semble beaucoup moins net. Certes, nous ne sommes pas en désaccord (quoique certains n'aiment pas tellement être respectés, c'est d'ailleurs toujours assez cocasse à vivre -- pour moi), mais est-ce vraiment suffisant pour qu'on puisse dire que nous soyons effectivement ensemble ? Peut-être pourrait-on dire que je suis en accord avec l'idée d'humanité, ou au moins avec l'idée de la collectivité (scolaire ou autre), mais y a-t-il un seul individu réel avec qui je me sois mise d'accord dans tout ça ? Ne suis-je pas restée radicalement seule avec ma raison, mes idées, ma conscience, ma philosophie et tout le bataclan sorti de mon cartable -- même si bien sûr tout ce beau monde-là a une portée universelle ?
-- À moins que je ne trouve Dieu lui-même au fond de ma conscience, et que ce ne soit lui qui m'appelle à accomplir mon devoir envers autrui ? Alors là, ce serait évidemment une toute autre histoire, je ne serais plus toute seule en accord seulement avec moi-même et mon cartable, puisque je serais en accord avec lui, ce qui n'est pas rien, loin de là... Néanmoins, dans ce cas, le devoir ne serait justement plus simple devoir, puisqu'il s'agirait non plus seulement de le respecter, mais carrément d'aimer autrui, ce qui change tout même si je n'ai pas le temps de vous l'expliquer ici, mais pourrait en fait bien finir par rejoindre tout ce que je vais raconter plus bas, parce que mine de rien je ne suis pas si loin de croire qu'y a peut-être toujours Dieu entre autrui et moi.

Cela dit, en fait il ne passe pas que ça entre nous, mes élèves et moi, les autres et moi... Et c'est là que ça devient beaucoup plus trouble. Parce que parfois, souvent même, j'en appelle à eux, et pas seulement en tant qu'êtres humains ou élèves (ou collègues ou Proviseurs ou conducteurs de 21...) que je respecte, mais en tant qu'individus singuliers que je sens aussi, plutôt kantiens, plutôt nietzschéens, plutôt idéalistes, plutôt cyniques... et qui m'intriguent sérieusement. J'essaie de deviner ce en quoi ils croient, d'y adapter mes discours, de les encourager parfois, de les provoquer souvent, bref de développer ce qui me semble pouvoir leur parler à eux au fur et à mesure que je les découvre ; et je finis même de temps en temps par tenter de leur faire partager ce que je crois moi (oh que c'est pas bien tout ça... mais c'est pas mal non plus, enfin je crois). D'ailleurs, sans tout ce jeu-là, faire cours ou simplement parler à autrui aurait-il encore le moindre intérêt (ne serait-ce pas justement pur devoir, fondamentalement désintéressé donc, et risquant dangereusement de devenir inintéressant d'être si désintéressé) ? Or pourquoi tout ça ? Peut-on encore dire que je ne sois mue que par mon devoir ? Ne serais-je pas plutôt poussée par tout autre chose, bien moins net, plus louche, par une espèce de curiosité, d'ouverture, de désir de l'autre ?

Évidemment, on se retrouve là en fait en plein cœur de la problématique de la reconnaissance (cf. Reconnaissance) : je vais me pencher sur vous, autres que je sais et sens tout autres que moi, dans l'espoir foncier que vous me reconnaissiez moi aussi comme autre que tous les autres, enfin unique, quelle que soit la modalité que je choisisse, vous séduire, vous éblouir, vous faire trembler, vous horrifier, bref de toutes façons vous intriguer d'une manière ou d'une autre... Ô horreur, je ne suis donc jamais qu'une sale intrig(u)ante ! Néanmoins, n'oubliez pas que, réciproquement, vous aussi vous m'intriguez (et c'est bien pour ça que ça m'intéresse d'être reconnue par vous, sinon j'en aurais rien à faire, si vous ne m'intéresseriez aucunement)... Moralité, oui je vous cherche, et je ne cesserai même jamais de vous chercher, puisque de toutes façons je ne vous trouverai jamais, que vous m'échapperez toujours en vertu de votre altérité radicale. Mais peut-être ne vous chercherais-je pas si je ne vous avais déjà trouvés (si je n'avais déjà saisi que vous êtes foncièrement insaisissables, à jamais vous, veux-je dire)... Et voilà comment on peut avoir l'espoir d'être enfin vraiment ensemble.

Or, revenons au vif du problème, qu'en est-il du devoir dans tout ça ? Certes, je suis obligée de vous reconnaître en tant qu'autre, irréductible à moi, et il m'est absolument interdit de l'oublier même si c'est parfois bien pratique (et tout ça s'applique aussi à vous par rapport à moi, ne croyez pas vous en sortir comme ça). Mais vous chercher obstinément comme ça, en tant que vous êtes non seulement autre mais que vous êtes aussi vous-même, identique à vous, vous, y a-t-il quoi que ce soit qui m'y oblige ? Ne serait-il pas plutôt de l'ordre d'un désir ou d'un besoin, cet élan qui me pousse à curieusement m'intéresser à vous comme ça ? Voire, loin d'être un devoir, ne serait-il pas carrément à la limite de l'interdite indiscrétion ? (Ça, c'est pas clair du tout, faudra encore que j'y réfléchisse).

Mais c'est là qu'on va enfin pouvoir en arriver au titre de cette inquiète pensée -- c'est que, s'il est évidemment là pour vous intriguer, z'avez compris maintenant, il n'en est pas pour autant arbitraire. "S'il te plaît", voilà qui est profond mine de rien, tout en ne relevant néanmoins plus du pur devoir : parce que le devoir, qu'il te plaise ou non, il doit être, point. "Tu dois s'il te plaît", ça, ça n'a vraiment aucun sens ! Avec le "s'il te plaît", on passe à autre chose, on entre dans une véritable relation de Je à Tu comme le précisent mes grands amis Cohen et Buber et Levinas, qui n'est plus la simple relation au Il impersonnel que je dois respecter, moralement ou socialement ou professionnellement, en tant qu'il est le digne représentant de l'humanité ou de la collectivité ou de la profession. Car si je te demande, s'il te plaît, de montrer le bout de ton nez, de m'aider à te trouver, d'essayer de m'entendre, là c'est bien à toi que je m'adresse, car ce dont il s'agit, c'est fondamentalement de ton bon plaisir à toi, et non plus du sublime devoir universel et supra personnel -- et il s'agit de mon plaisir à moi par la même occasion, parce qu'arrivés là, on est me semble-t-il enfin deux, à tenter de partager quelque chose. Et si par malheur ça ne te plaît pas, tu n'es pas obligé, tu as tout à fait le droit de m'envoyer intriguer ailleurs -- ton seul devoir étant néanmoins sans doute de me le faire nettement savoir... Mais si tu acceptes de rentrer dans mon jeu, c'est donc avant tout qu'il te plaît, non ? Et nous voilà donc dans une relation plutôt de plaisir (et de risque de souffrance, donc) que de pur devoir, même s'il est toujours aussi là ; et il y a entre nous autre chose qu'une pure distance respectueuse, même si la distance est évidemment à jamais là.

Mais tout ça ne serait-il qu'une subtile tentative de justification de mon côté fillosophe intrigante ? C'est vrai que je n'ai pas la conscience absolument tranquille avec ça... S'il vous plaît, dites-le moi si y a quelque chose qui ne va pas.


 
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