solitude - Philippe Guitton 1998  

SOLITUDE

 

Mais pourquoi donc craignons-nous tant de nous (re)trouver seuls ? Pourquoi aspirons-nous spontanément à la présence des autres ? Que nous apportent-ils qui nous semble si essentiel ? Pourtant, être seul, n'est-ce pas se retrouver soi-même ? Serait-ce alors que nous préférons être arrachés à nous-mêmes ? Aurions-nous peur de nous-même ? Mais comment ne pas être seul ? Suffit-il d'être entouré ?

 

Ce jour-là, je traitais avec mes élèves de la question de la sociabilité de l'homme, et ils avaient plein d'arguments, des plus concrets aux plus abstraits, passant des explications d'ordre biologique (instinct de reproduction) aux explications d'ordre intellectuel (nécessité du dialogue pour chercher la vérité)  pour justifier pourquoi l'homme a besoin des autres (ce sont de bons élèves, mes élèves...). Mais quelle ne fut pas ma surprise d'entendre Julien intervenir pour affirmer haut et fort que la raison essentielle du besoin des autres était sans doute qu'ils nous empêchaient d'être libres ! Un peu interloquée, je lui demandai de préciser, et découvris qu'il avait visiblement plus durablement intégré que moi ce dont nous avions parlé à propos de l'ennui, à savoir à quel point la liberté peut sembler pesante. Avoir à choisir et à décider par soi-même, être responsable de sa vie, il jugeait que la plupart des hommes préfèrent échapper à une si lourde tâche -- sans forcément en avoir conscience --, et que c'est pourquoi ils fuient la solitude où ils sont condamnés à se prendre eux-mêmes en main, et s'efforcent d'être toujours entourés, bien ou mal, peu importe, mais entourés, pour être portés par les autres, n'avoir qu'à faire comme eux... Les autres permettent d'échapper à l'ennui en nous occupant diversement, et ils nous épargnent ainsi la découverte de notre liberté foncière, qui est aussi notre solitude foncière, conclut-il. Tout seul, je m'ennuie, je découvre que je pourrais faire une quantité incroyable de choses mais que je ne les fais pas alors qu'il ne tient qu'à moi de choisir parmi tout ça ; avec les autres, je ne m'ennuie pas, je n'ai pas forcément grand-chose à faire mais je le fais sans l'avoir vraiment choisi, parce que c'est «ce qui se fait» quand on est avec eux. Les autres nous «occupent», nous divertissent, nous aliènent, et c'est de ça que nous leur serions reconnaissants !

Et voilà qu'il me fallait donc reparler d'Heidegger, alors que je ne l'avais pas préparé (mais bon, ne le répétez pas, j'ai l'habitude de pas préparer mes cours...) ! Je préfère vivre dans le «on», entouré d'une foule d'autres pas vraiment identifiables, parce que m'intégrer au «on» me permet de ne pas avoir à être moi, c'est-à-dire m'épargne d'avoir à me demander ce que je veux vraiment, à choisir, à décider par moi-même. Dans le «on», je ne suis jamais seul, je peux toujours compter sur les autres sans même avoir à le leur demander. On est tous ensemble dans le train-train quotidien, la routine, on va. «On», c'est tout le monde et personne, dont moi-même fais partie, et par quoi je n'ai donc qu'à me laisser porter. Mais on n'(y) est jamais vraiment soi, puisque c'est justement ce qu'on fuit, on reste dans l'impersonnel, dans l'«inauthentique». «Chacun est l'autre, aucun n'est lui-même. Le on avec lequel la question de savoir qui est le Dasein quotidien trouve sa réponse, c'est le personne à qui tout Dasein, à peine s'est-il mêlé aux autres, s'est chaque fois déjà livré» (Heidegger, Être et temps).

Mais alors, finalement, dans le «on», ne suis-je pas plus seul que jamais, puisqu'il n'y a plus personne ? Certes, si le but était de ne pas me retrouver, il est atteint, mais s'il était de ne pas me retrouver tout seul en rencontrant les autres, on peut dire que c'est nettement raté. Sans doute faut-il alors distinguer deux solitudes ? La solitude où je suis foncièrement seul parce que je réalise comme une évidence première que personne ne pourra jamais rien décider à ma place, où je découvre donc ma liberté radicale ; et la solitude où je ne découvre rien du tout, parce que non seulement les autres, mais moi-même, n'existent plus, parce qu'il n'y a plus personne, tout le monde ayant en quelque sorte disparu en se fondant dans une masse informe, le «on». Peut-être, pour la distinguer du sentiment courant de solitude où on a surtout l'impression que les autres n'existent pas, pourrait-on nommer la première «isolement», puisqu'il y s'agit de la séparation foncière entre chacun d'entre nous, qui fait que je suis moi et pas un autre, que tu es toi et pas moi, que chacun est soi et que personne ne pourra jamais le remplacer... Être moi, c'est d'abord être irrémédiablement isolé, c'est-à-dire justement ne pas pouvoir me fondre dans les autres, même si je peux souvent me laisser absorber par le «on».

Or, paradoxalement, le seul moyen de réellement rencontrer les autres, et donc d'échapper vraiment à la solitude, ne consiste-t-il pas à d'abord reconnaître et à accepter cet isolement foncier ? N'est-ce pas seulement si je refuse d'abord de me fuir moi-même, de me fondre dans la masse, que nous pourrons effectivement être deux, être l'un avec l'autre ? Pour être deux, il faut être un et un, il faut donc nécessairement d'abord que j'existe en tant que moi séparé de l'autre, et, bien sûr, réciproquement, que lui aussi existe en tant qu'il est lui et pas moi. Sinon, nous ne serons jamais deux, on ne sera plus qu'un, ou alors il risque de n'y avoir plus personne, plus qu'un «on» impersonnel notamment. En bref, c'est seulement si je renonce à ce refuge idéal pourtant si sensuel qu'est la fusion, l'identification, avec l'autre que je serai face à lui, confronté à lui, et que je pourrai peut-être entrer en contact avec lui pour échapper à ma solitude.

Pour employer les termes de Buber, pour qu'il y ait «nous» -- et non «on», il faut évidemment qu'existent «je» et «tu». D'ailleurs, c'est seulement s'il y a un «je» qu'il peut y avoir un «tu» -- et, réciproquement, c'est sans doute essentiellement parce qu'il y a un «tu» qu'il peut y avoir un «je», mais là n'est pas le propos: «tu» es celui à qui «je» parle en ce moment, «tu» te définis donc par rapport à «je»; si aucun «je» ne s'adresse maintenant à toi, alors «tu» n'es pas là, tu n'es là que comme un «il», une troisième personne impersonnelle, relevant déjà du «on». Voilà pourquoi, parmi tant d'autres raisons, Levinas peut présenter autrui comme essentiellement vulnérable, et moi comme d'emblée responsable de lui : sans «je», pas de «tu» ; sans moi, pas d'autre que moi. L'autre est par essence autre, autre que moi (moi-le-même), si je veux le rencontrer et espérer ne plus être seul, je dois donc d'abord m'assumer moi-même en tant que foncièrement isolé.

Dans ce cas, Julien, l'autre n'est plus celui qui me divertit en me permettant de fuir et moi-même et ma liberté ; au contraire, il m'y ramène : il compte sur moi...


 

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