SPORT
Jeu, ou enjeu ?

 

 

Pratiquer un sport, faire travailler son corps au même titre qu’on doit faire travailler son esprit, quoi de plus légitime et éducatif ? Et pourtant, n’est-on pas en droit de s’interroger sur la morale sportive, sur les valeurs dont le sport serait, mine de rien, porteur? Faire du sport, qu’est-ce que ça apprend ? 
A être plus fort, plus courageux, à savoir imposer sa volonté à son corps, bref à s’en rendre totalement maître quitte à le maltraiter ? Et donc à être un «gagneur», un «battant», prêt à tout pour l’emporter, avant tout sur soi-même, mais aussi sur les autres? 
Ou bien, au contraire, à connaître et accepter son corps et ses limites pour vivre en harmonie, jouer et jouir avec lui ? Et à savoir reconnaître que d’autres sont peut-être «meilleurs», à être «fair play», à savoir perdre en développant son esprit «sportif» ?
A moins que ce ne soit «vieux jeu» ?

A la grande surprise de tous, les profs d’EPS (Education physique et sportive) du lycée clament qu’ils sont antisportifs : ils expliquent qu’ils veulent enseigner l’éducation physique, mais certainement pas le sport. En effet, le sport en soi leur semble une discipline fort douteuse, dont on est au moins en droit de s’interroger sur la valeur éducative. Car il vise essentiellement une chose : la performance, et il semble donc entraîner nécessairement la compétition. Il y s’agit d’obtenir des résultats de plus en plus faramineux afin d’être «le meilleur». Le simple fait d’avoir à évaluer les élèves leur pose déjà ce problème de la performance. Et ils se trouvent encore plus embarrassés lorsqu’il leur faut -- c’est que ça relève de leurs obligations professionnelles -- convaincre un maximum d’élèves de s’inscrire à l’UNSS (Union nationale du sport scolaire), qui, mercredi après mercredi, va de compétition en compétition, et vise même à les pousser à être champions académiques, voire champions de France... C’est que la logique sportive est bien avant tout logique de l’efficacité, seul ou presque compte le résultat, la fin, et dans une telle logique la fin finit souvent par justifier les moyens, aussi répréhensibles puissent-ils être aux yeux de la morale. Bien sûr, il y a des règles qui mettent d’emblée tout le monde à égalité, et interdisent justement d’utiliser n’importe quel moyen pour parvenir à ses fins, et il y a des arbitres pour veiller à ce qu’elles soient respectées, mais puisque seule la fin compte vraiment...

Et c’est là que la frontière entre sport et jeu surgit nettement, bien qu’à l’origine ces deux activités soient intimement liées, voire confondues (songeons aux Jeux Olympiques, ou à l’étymologie du mot sport, le terme anglais «disport», qui signifie amusement) : tant qu’on se plie de bon coeur aux règles parce qu’il ne s’agit finalement jamais que de passer un bon moment à faire un match de volley par exemple, il s’agit de pur jeu, et pas encore de sport au sens le plus strict ; on «joue le jeu» ; mais quand le jeu devient trop sérieux, donc plus vraiment jeu mais véritable enjeu (parfois carrément mondial), c’est là qu’il tourne au sport au sens douteux du terme : ce qui compte, ce n’est plus de passer un bon moment à jouer, il faut gagner, être les «meilleurs», écraser les «adversaires»! On ne rigole plus du tout (ce qui n’est pas très «sportif» en fait)...

Or, qui veut gagner à tout prix et envoie valser et le jeu et les règles et l’arbitre quand il perd ? Eh oui : le mauvais joueur... C’est pas de jeu, hors jeu ! Le bon joueur, au contraire, il accepte de perdre parce qu’il sait justement que ce n’est qu’un jeu, que ce n’est pas grave, qu’il n’y a pas de réel enjeu. Il joue avant tout pour jouer, non pour gagner, il ne vise pas d’autre fin que l’activité qu’il pratique elle-même, juste pour le plaisir, gratuitement, ce qui est la définition du jeu, coupé des enjeux réels de la dure vie. Evidemment, une des premières règles du jeu, c’est de s’efforcer de gagner, c’est-à-dire de s’appliquer à jouer du mieux qu’on peut, et celui qui ne voudrait pas gagner du tout ne jouerait pas bien non plus. Quoique... il existe certains jeux où il ne s’agit aucunement de gagner : jouer au «papa et à la maman», au «cadavre exquis»... Néanmoins, c’est vrai qu’en général gagner apporte un plaisir supplémentaire. Mais l’essentiel dans un jeu, n’est-ce pas de «jouer le jeu», c’est-à-dire de quitter le monde réel et ses enjeux sérieux pour se plonger totalement dans l’univers du jeu tel que le définissent précisément ses règles, et chercher à jouer le mieux possible en se pliant au mieux à ces règles ? Or, vouloir absolument gagner, n’est-ce pas tout différent ? Ne peut-on avoir bien joué, même mieux joué que jamais, mais reconnaître que ses «adversaires» ont mieux joué encore ; et même avoir eu du plaisir à jouer «contre» quelqu’un qui jouait aussi bien ? Le plus dur quand on joue, ce n’est pas d’avoir perdu, c’est sans doute d’avoir mal joué. Mais ce n’était qu’un jeu...

 

Et c’est là que l’éducation physique -- non sportive ! -- intervient : elle viserait avant tout à apprendre à faire faire à son corps ce qu’on attend de lui afin, notamment, de permettre de jouer de mieux en mieux avec lui, de le plier de plus en plus facilement et habilement aux règles du jeu. Son but premier ne serait donc pas d’apprendre à gagner à tout prix, à être le «meilleur», mais à être maître de son corps, capable de le soumettre à des règles strictes, vaste tâche s’il en est, éducative par excellence en tout cas... C’est que l’éducation, c’est bien ça : tenter d’échapper à sa sauvagerie naturelle en s’imposant une discipline obéissant à règles et lois culturelles. Et l’enjeu est de taille, puisqu’il s’agit mine de rien carrément de tenter de devenir libre : en effet, parvenir à se discipliner, c’est cesser de subir passivement les lois naturelles -- physiques, biologiques ou psychologiques -- qu’on n’a nullement choisies puisque justement elles sont issues de la nature, pour se prendre soi-même en main en s’imposant volontairement les règles et limites qu’on aura choisies en fonction de nos projets et valeurs. Par exemple, il est clair que, si on n’apprend pas à nager en se jetant à l’eau et en imposant à notre corps des exercices rigoureux, on sera moins libre que si on sait nager, totalement soumis à nos limites naturelles. L’idéal de l’éducation serait donc d’en arriver à former des individus capables de librement s’imposer à eux-mêmes les règles qu’ils ont choisies parce qu’ils les ont jugées justes, ou au moins judicieuses, c’est-à-dire des individus libres car «n’obéissant qu’aux lois qu’ils se sont eux-mêmes prescrites» (Rousseau), et aussi bien l’apprentissage par le jeu, qui consiste justement à se plier ainsi volontairement à un système de règles juste pour le plaisir, que l’éducation physique qui apprend à maîtriser son corps, relèvent totalement de cet idéal. Et ce serait sans doute avant tout cette maîtrise de son propre corps qui est censée être évaluée scolairement, notamment pour le bac. Alors, on peut bien sûr parler de résultat, de performance, et on nage donc bien en plein sérieux, mais pas de concurrence ou de compétition à l’horizon, puisque le but n’est aucunement d’être «meilleur» que les autres, de gagner contre eux, «seulement» de s’y prendre bien avec son propre corps; bref, ce serait avant tout une histoire entre soi et soi -- même si elle a bien sûr des conséquences essentielles sur son rapport aux autres.

A moins que l’«adversaire» ne soit justement le corps lui-même, et que ce ne soit fondamentalement contre lui, contre soi-même donc, qu’il s’agisse toujours de gagner ? Sans doute est-ce la thèse de bien de ces sportifs solitaires, ceux qui font du sport sans «adversaire» apparent, qui pratiquent le jogging ou la musculation par exemple : vaincre leur corps en le poussant à force d’exercices à atteindre des performances de plus en plus poussées, à repousser de plus en plus loin ses limites naturelles, à courir plus longtemps, à sauter plus haut, à porter plus lourd, à vieillir moins vite... L’enjeu serait alors de taille, carrément philosophique -- ce qui n’est pas peu dire ! -- : il s’agirait fondamentalement de lutter contre sa finitude humaine, en grande partie due à la présence en nous de ce corps accaparant, limité et infiniment vulnérable -- à la souffrance, à la maladie, à la mort -- pour tenter de devenir des «surhommes», presque des dieux, qui, eux au moins, ont la chance immense de ne pas avoir à s’encombrer d’un corps et de toutes ses servitudes physiques et biologiques. Bref il s’agirait là encore, grâce à la «culture physique», de se libérer de plus en plus de notre nature physique.

C’est en tout cas une idée qui pourrait enchanter maints de mes copains philosophes ascètes, terriblement encombrés de ce corps dont ils ne savent que faire. Il s’agirait en quelque sorte de le remettre à sa place, de le mater, cet amas de chair bientôt avariée : pur instrument de l’esprit censé obéir au doigt et à l’oeil (de l’esprit, bien sûr !). L’éducation physique serait-elle alors finalement destinée à humilier le corps ??? Les satisfactions sportives, de pures satisfactions de l’esprit fier de dominer ce corps qui lui a été imparti malgré lui ? Pour Platon, en tout cas, l’éducation idéale devrait commencer par l’apprentissage de la gymnastique, afin d’apprendre à rendre l’âme maîtresse de son corps, et non soumise à ses diverses pulsions naturelles telles que paresse, gourmandise ou volupté, c’est-à-dire qu’il faudrait apprendre dès son plus jeune âge à résister à son corps, à le «mater», par une discipline de fer issue de purs efforts de volonté.

Néanmoins, les choses ne sont pas si simples, car, paradoxalement, le seul moyen de maîtriser son corps est de le développer, de le rendre plus performant justement... «Plus le corps est faible, plus il commande ; plus il est fort, plus il obéit» constatait Rousseau (?). En d’autres termes, si on veut avoir une âme forte à même de mater son corps, il faut en fait imposer à ce corps des exercices qui, loin de l’affaiblir et de l’humilier, vont au contraire le renforcer et l’épanouir -- à moins qu’on n’aille trop loin, jusqu’à le doper, le briser, l’épuiser, auquel cas il risque bien de finir par avoir le dernier mot, puisque c’est la souffrance, la maladie voire la mort qui l’emporteront sur la force d’âme. Comme quoi finalement, on ne développe pas son âme contre son corps, mais avec son corps, ce que Platon lui-même a d’ailleurs en fait fort bien compris, lui qui fut lui-même grand sportif, champion de lutte, avant de s’adonner à la philosophie.

En fait, il semble qu’il y ait là deux orientations possibles :

1- soit on vise à maîtriser son corps en apprenant à connaître et exploiter ses aptitudes naturelles, afin de ne plus passivement le subir et de devenir plus performant et libre, et il s’agit alors plutôt de le discipliner en l’apprivoisant, en en faisant un allié, et peut-être serait-ce là le rôle de l’éducation physique

2- soit on vise à maîtriser son corps en l’humiliant, en ne tenant pas compte de sa nature mais en s’efforçant de la nier par tous les moyens, au risque de le détruire, et il s’agit alors de le vaincre, de gagner contre lui, et sans doute surgirait là la logique sportive.

Or ne semble-t-il pas évident qu’il vaut mieux s’efforcer de faire de son corps un allié plutôt qu’un adversaire? Se réconcilier avec lui plutôt que de le malmener par pur orgueil ? Etre plutôt son complice du côté du plaisir et des possibilités qu’il sait offrir, que son ennemi en niant systématiquement ses limites ? Et peut-on vraiment prétendre s’en rendre maître ? N’est-il pas clair, n’en déplaise à mes copains les philosophes, que le corps reste et restera le maître en bien des domaines, que même si on a su trouver les moyens de lui imposer de plus en plus de règles pour le forcer à dépasser ses limites naturelles, il reste au moins autant maître de nous que nous de lui (ne songeons qu’à la vieillesse et à la mort, ou, plus réjouissant, à la sexualité) ? Ne faudrait-il pas être un peu plus humble, un peu moins orgueilleux, en ce qui concerne nos relations avec lui ?

 

C’est que, s’il semblerait qu’il y a en quelque sorte trop de sérieux dans le sport, c’est sans doute avant tout à cause de l’orgueil qui l’habite : il y s’agirait toujours, surtout pas d’agir à la légère, mais de «faire ses preuves», que ce soit par rapport à soi-même, par rapport aux autres ou par rapport à la nature elle-même, de démontrer qui on est, fort, performant, héroïque, et tant qu’à faire le «meilleur» du monde. En fait, avec le sport, c’est soi-même qu’on prendrait au sérieux. Ainsi, on en arriverait à concevoir toute relation humaine, aussi bien avec soi-même qu’avec les autres, en termes de concurrence, voire de combat. Et c’est alors que tous les coups risqueraient d’être permis... Alors, ce n’est vraiment plus du jeu!

Pourtant, «retrouver le sérieux de l’enfant quand il joue» disait Nietzsche je ne sais plus où... Et c’est vrai que le jeu exige un grand sérieux, puisqu’il faut d’abord apprendre à accepter de se plier à ses règles, et ensuite s’appliquer à jouer de son mieux en fonction de ces règles, donc si possible s’entraîner ; néanmoins, ce qu’il apprend aussi (peut-être surtout ?), c’est à ne pas se prendre au sérieux, à avoir le recul par rapport à soi-même pour reconnaître qu’on n’est pas forcément le «meilleur», qu’on peut perdre et même mal jouer, et que ce n’est pas grave, peut-être même drôle, et qu’on s’en remettra, et que c’est la vie. Et que ce n’est pas forcément en étant contre les autres (ou soi-même) qu’on se réalise... Apprendre à jouer semble donc essentiel : de l’art d’être sérieux sans se prendre au sérieux (d’où l’importance de l’E.P.S. !)...

A moins qu’il ne soit au contraire de la plus haute importance d’apprendre à se prendre au sérieux ? Qu’il ne faille apprendre à s’élever au sérieux du sportif prêt à tout pour gagner contre ses «adversaires? D’aucuns pourraient répondre par l’affirmative, en clamant qu’il ne faut pas se leurrer, qu’il n’y a en réalité que des rapports de force, que chacun d’entre nous recherche nécessairement, naturellement, «instinctivement», justement à être le meilleur, à dominer les autres par tous les moyens, même si c’est en général culturellement habilement dissimulé. Alors, l’éducation ne serait en fait qu’une vaine entreprise, puisque c’est la nature et sa fameuse loi du plus fort qui gouvernerait à jamais les hommes, quelles que soient les transformations culturelles qu’on s’efforcerait d’y apporter ; et la seule «éducation» possible serait effectivement celle qui enseigne comment exploiter le plus habilement possible cette loi du plus fort, comment se «battre» pour réussir à vaincre les autres, l’ «éducation» qui fait des «battants», des sportifs...

Mais, vraiment, que vaut-il mieux ? Être un joueur ou un «gagneur» ?

 

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