VIEILLIR

 

Ah, le temps qui passe... Et nous qui allons, plutôt bien ou carrément mal, mais on ne sait trop vers où en fait... En voilà un mystère, un vrai problème philosophique ouvert à tous ! Peut-on apprendre à vivre ? Mûrit-on ? Se construit-on au fur et à mesure que tant se passe ? Se prépare-t-on progressivement à mourir ? Ou bien reste-t-on inébranlablement le même, obstinément soi, hermétique au poids des ans qui s'accumule ?

 

Au début on est jeune : c'est bien, on a tout le temps, toute la vie devant soi. Tout -- ou presque -- est encore possible, et on peut en avoir, des désirs et des projets. Quand on sera grand, on en fera des choses, on en sera un quelqu'un ! On découvre, on apprend, on emmagasine, ça pourra toujours servir un jour, plus tard, quand on y sera... Et même les banques semblent y croire, prêtes à nous avancer ce que, bientôt, bien sûr, nous pourrons leur rembourser au centuple.
Mais tout ça ne voudrait-il pas dire en fait qu'on n'est pas encore dans sa vie ? Qu'on la projette, qu'on la désire, qu'on fait des provisions pour elle, qu'on essaie de la construire, mais qu'on n'est encore jamais que dans l'attente qu'elle advienne, dans le préliminaire perpétuel ? Le présent n'est-il pas alors simple moyen en vue de l'avenir, toujours insuffisant de n'être pas encore ce demain où on vivra vraiment ? N'est-ce pas ça, la paradoxale impatience de la jeunesse, elle qui a pourtant tout le temps devant elle : l'avoir tout devant soi, n'est-ce pas justement ne pas avoir de temps à soi, n'avoir en fait le temps de rien, aucun temps présent, tout n'étant jamais qu'à venir ? Courir derrière sa vie, qui reste irréductiblement devant ?

Et puis vient une période un peu bâtarde, éprouvante à dire vrai, où on commence à entrer dans sa vie, mais la tête toujours bourrée d'à venir, où se heurtent donc incessamment présent réel et avenir projeté. Et on se retrouve tout perdu de découvrir que la vraie vie en offre, des choses qu'on n'avait pas imaginées, tellement décevantes souvent, mesquines, médiocres... mais aussi tellement riches et consistantes parfois qu'on n'aurait jamais pu en imaginer de telles ! Et voilà qu'on est contraint d'en rabattre sur ses sublimes ambitions, de tenter de les adapter tant bien que mal au présent qui commence à mine de rien consister, insister, subsister, résister... pour le pire, mais pour le meilleur aussi -- ce qui n'est pas le moins désorientant, loin de là en fait. Alors, que faire, si ce n'est devenir plus humble, réaliser qu'il faut bien faire avec la réalité telle qu'elle est et que tout n'est pas si possible que ça, même si bien des choses qu'on n'eût jamais été capable de croire possibles sont indubitablement réelles. Mais bon, c'est pas grave, quand on sera vraiment grand, on mettra mis un peu d'ordre dans tout ça...

Et puis un jour, bizarrement, soudainement, on découvre que ça pourrait bien y être : sans trop savoir pourquoi, surgit subitement l'idée saugrenue que oui, on est sans doute bien en plein dedans, dans sa vie, dans son temps, dans son présent... Et même qu'on y est depuis toujours, ça semble alors tellement évident, même si jusqu'alors on ne pouvait pas le savoir, obnubilé par l'à venir qu'on était. Or là, force est de constater qu'on est bien soi, que c'est bien sa vie qu'on vit, faite d'un présent qu'on s'est soi-même mine de rien construit même s'il n'est bien sûr pas exactement celui qu'on s'était rêvé. Attendre, rêver, projeter, ce n'est brusquement plus la priorité du jour, on voit maintenant, ô stupéfaction, qu'on a en fait déjà largement accumulé de quoi subsister. S'agit alors plutôt d'arrêter de courir, de se poser, de goûter ce qui se présente, et qui est bien là, offert, depuis longtemps peut-être même déjà, même si ça ne correspond sans doute pas vraiment à ce qu'on en attendait.
Et on en arrive même à se soupçonner que, si ce qu'on a construit n'est pas exactement ce qu'on avait désiré malgré tous les efforts qu'on a faits, c'est peut-être bien qu'on ne désirait pas tant que ça que ça arrive, en fait. Et à se dire que, si ça se trouve, évaluer sa vie présente à l'aune de ses rêves est bien absurde, qu'il s'agirait sans doute plutôt de chercher à savoir ce dont on rêve vraiment en se référant à ce qu'on s'est arrangé pour faire de sa vie -- et non plus à tout ce qu'on croyait être nos désirs mais qui apparaît finalement comme étant surtout constitué de pressions extérieures diverses.
Alors quel drôle de soulagement que cette impression qu'enfin on peut souffler ! Comme tout devient bêtement simple maintenant qu'il s'agit surtout d'accepter ce qui est là ! Quelle légèreté que de s'être finalement débarrassé de l'angoisse de ce qu'on a à devenir, maintenant que c'est fait ! Et quelle ouverture sur le présent que de n'être plus crispé sur tout ce qu'on pourrait devenir  !
Et pourtant, quelle désorientation radicale ! Plus de but sur lequel clairement se focaliser, plus de direction générale, plus de sens évident... On est proprement déboussolé, bref. Si on n'attend plus rien de précisément projeté, alors quoi ? "Profiter du présent", ce pseudo-principe qu'on a jusqu'alors toujours rejeté haut et fort du côté de ces superficiels inconséquents épicuriens, faudrait-il que, maintenant, ô ironie du sort, on s'en remette à lui ? Voire qu'on finisse spinoziste, à se réjouir béatement de ce qui est plutôt que de se lamenter de ce qui n'est pas puisque de toutes façons ce n'est rien -- que l'idée qu'on s'en fait ? Serait-ce ça, la sérénité ?

Étrange... Je ne dois pas encore être tout à fait mûre.

Et puis, un jour sans doute (ça je ne sais pas clairement, je me réfère juste aux sérieux coups de vieux qui m'ont déjà assaillie), on doit pouvoir se retrouver avec sa vie derrière soi, l'impression que tout ce qui est vraiment important pour nous, on l'a déjà vécu, et qu'on n'est plus disponible pour le vivre encore, même si bien sûr on continue à vivre... Et peut-être même à vivre de plus en plus sereinement au fur et à mesure qu'on réalise que l'important est derrière nous, et qu'il ne nous reste donc plus qu'à prendre la vie à la légère ?

 

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